LIVRE XIV. — TRÉRÉZIA CABARRUS ET TALLIEN
la réaction , quand par exemple la citoyenne Fontenay-Cabarrus , devenue M°” Tailicn, apparaissait au bal des victimes. Ah ! laissons-le lui ce nom de Notre-Dame de Thermidor, elle l’a bien gagné. N’at-elle pas présidé à l'orgie blanche, cynique et sans frein, où l’on versait, pour se désaltérer, non plus le sang des conspirateurs, des traîtres, des ennemis de la Révolution, mais celui des meilleurs patriotes et des plus dévoués défenseurs de la liberté? N’a-t-elle pas été la reine et l’idole de tous les flibustiers, financiers, agioteurs, dilapidateurs de biens nationaux et renégats qui fleurirent au beau temps du Directoire? Oui, c’est bien la Dame de Thermidor, l’héroïne de cette exécrable journée où la Révolution tomba dans l’intrigue, où la République s’abîma dans une fange sanglante [1].
On avait, en prairial, comme onTa vu, songé ù donner pour asile à Thérézia Cabarrus une maison des Champs-Élysées appartenant à Duplay. Ce nom amène sous ma plume un rapprochement bien naturel et qui porte en soi un enseignement significatif. A l’heure où, libre, fêtée, heureuse, la ci-devant marquise de Fontenay payait en sourires les têtes coupées dans les journées des 10, H et 12 thermidor et se livrait aux baisers sanglants de son héros Tallien, une des filles de Duplay était jetée dans les cachots de la Terreur blanche avec son enfant à la mamelle : c’était la femme du député Le Bas, le doux et héroïque ami de Robespierre, une honnête femme celle-là ! Une nuit, à la prison de Saint-Lazare, où elle avait été déposée, le geôlier vint la réveiller en sursaut. Deux inconnus, en-
(1) Au moment oü nous corrigeons les épreoTes de ce Tolume, on nous communique un livre de H. Arsène Houssaye, intitulé Noire^Dams de Thermidor^ ou Hiitoire de Tallien. Sur ce livre, où Thistoire n*a rien à voir, h&tons-nous de le dire, et qui eût été tout autre, je n’en doute pas, si l'auteur eût mieux connu les choses de la Ré< Tolntion, je n'ai qu'une remarque à faire. M, Houssaye dit dans sa préface : « Le 10 thermidor, c'est la fête de Robespierre et de Saint>Jusl. Il fallait bien qu'ils fus* seul consacrés. Le 11 thermidor, la guilloiine serepote.» Or,le 11 thermidor, soixantedix tètes tombaient — soixauti-dix — sous le couteau de la guillotine, et treize le lendemain; effroyable hécatombe offerte aux fureurs de la réaction. 11 est vrai que ces tètes étaient celles d'excellents patriotes, de purs républicains. Est*ce pour cela que M. Houssaye les compte pour rien ? La plupart d'entre eux n'avaient jamais adressé la parole à Robespierre; membres du conseil général de la commune, tout leur crime avait été de s'ètre trouvés à rUûtel de Ville dans la soirée du 9 thermidor.
M. Houssaye fait grand étalage de l'affaire des ehemises rouges, à laquelle Robespierre fut aussi étranger que possible. Nous avons autant que M. Houssaye horreur du sang versé, même du sang criminel. Cependant, entre les quatre-vingt-trois victimes des il et 13 therinidor, dont la décapitation a passé inaperçue aux yeux de M . Houssaye, et ses chamiier rouges, il y a une petite distinction à établir : les premières se composaient, avons-nous dit, d'bommes entièrement dévoués h la République; dans la catégorie des cAmtser rouget, on comptait un assassin et des conspirateurs avérés.
voyés par quelque puissant personnage du jour, la demandaient. Elle s'habilla à la büte et descendit. On était chargé de lui dire que si elle consentait h quitter le nom de son mari, elle pourrait devenir la femme d'un autre député; que son fils, — le futur précepteur de l'empereur Napoléon III, — alors âgé de six semaines à peine, serait adopté comme enfant de la patrie, enfin qu'on lui assurerait une existence heureuse. M®' Le Bas était une des plus charmantes blondes qu'on pût voir, la grâce et la fraîcheur mémos. « Allez dire k ceux qui vous envoient, » répondit-elle, « que la veuve Le Bas ne quittera ce nom sacré que sur l'échafaud. » — « J'étais , » a-t-elle écrit plus tard, « trop fiére du nom que je portais, pour l'échanger même contre une vie aisée (1). » Demeurée veuve à l'âge de vingttrois ans, Élisabeth Duplay se remaria, quelques années après, à l'adjudant général Le Bas, frère de son premier mari, et garda ainsi le nom qui était sa gloire. Elle vécut dignement, et tous ceux qui l'ont connue, belle encore sous sa couronne de cheveux blancs, ont rendu témoignage de la grandeur de ses sentiments et de l'austérité de son caractère. Elle mourut dans un âge avancé, toujours fidèle au souvenir des grands morts qu'elle avait aimés, et dont, jusqu'à son dernier jour, elle ne cessa d'honorer et de chérir la mémoire. Quant à la Dame de Thermidor, Thérézia Gabarrus, ex-marquise de Fontenay, citoyenne Tallien, puis princesse de Chimay, on connaît l'histoire de ses trois mariages, sans compter les intermèdes. Elle eut, comme on sait, trois maris vivants à la fois. Comparez maintenant les deux existences, les deux femmes , et dites laquelle mérite le mieux le respect et les sympathies des gens de bien.
On sait à quoi s'en tenir désormais sur Tallien, le sauveur de la France, suivant les enthousiastes de la réaction. N’omettons pas de dire qu’il fut le défenseur de Jourdan Goupe-Tète au moment où celui-ci fut appelé à rendre compte de ses nombreux forfaits au tribunal révolutionnaire. Du prairial au 9 Thermidor, on n’entendit plus parler de lui. Pendant ce temps-là il fit son œuvre souterraine, couché à plat ventre devant Robespierre pour essayer de l’endormir dans une sécurité trompeuse. Courtier de calomnies, il s’en allait de l'un à l'autre, colportant le soupçon et la crainte , tirant
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