LIVRE XIV. — LE FUTUR DUC D’0TR.\!UE
profit de l’envie chez celui-ci, de la peur chez celui-là. et mettant au service de la contre-révolution même sa lâcheté et ses rancunes (1).
Mais Tallien n’était qu’un bouffon auprès du sycophante Fouché. Saluons ce grand machiniste de la conspiration thermidorienne ; nul plus que lui ne contribua à la perte de Robespierre ; il tua la République en Thermidor par ses intrigues, comme il tua l’Empire en 1813. Une place d’honneur lui est certainement due dans l’histoire en raison de la part considérable pour laquelle il a contribué aux malheurs de notre pays. Rien du reste ne saurait honorer davantage la mémoire de Robespierre que l’animadversion de Fouché et les circonstances qui l’ont amenée.
Scs relations avec lui remontaient à une époque antérieure à la Révolution; il l’avait connu à Arras, où le futur mitrailleur de Lyon donnait alors des leçons de philosophie (2). Fouché s’était jeté avec ardeur dans le mouvement révolutionnaire, bien décidé à moissonner largement pour sa part dans ce champ ouvert à toutes les convoitises. Ame vénale, caractère servile, habile à profiter de toutes les occasions capables de servir à sa fortune, il s’était attaché à Robespierre à l’heure où la faveur populaire semblait désigner celui-ci comme le régulateur obligé de la Révolution. L’idée de devenir le beau-frère du glorieux tribun flattait alors singulièrement son amour-propre, et il mit tout en œuvre pour se faire agréer de Charlotte. Sa figure repoussante pouvait être un obstacle, il parvint à charmer la femme à force d’esprit et d’amabilité. Charlotte était alors âgée de trente-deux ans, et sans être d’une grande beauté, elle avait une physionomie extrêmement agréable; mais, comme il est fort probable, Fouché ne vit en elle que la sœur de Robespierre. Charlotte subordonna son consentement à l’autorisation de son frère, auquel elle parla des avances de Fouché. Plein d’illusions encore sur ce dernier, et confiant dans la sincérité de sa foi démocratique, Maximilien ne montra aucune opposition à ce
(1) Un des coryphées delà réaction thermidorienne, Tallien se rit un moment, sons le Direrioire, repoussé comme un traître par les républicains et par les royalistes à la fois. Emmené en Égypte* comme sanant, par Bonaparte* il occupa sous le goutemement impérial des fonctions diplomatiques* et mourut oublié sous la Restauration * je devrais dire méprisé.
(S) Mémoires de foucité*p. 13. Fouché prétend même avoir prêté quelque argent h Maximilien * pour l’aider k venir s’établir k Paris lors de sa nomination de dépoté aux états généraux. Ce qui rend cette assertion pins que douteuse, c’est qu’k l’époque où éclata la Révolution * Fouché n'était pas k Arras* mais bien k Nantes* où il remplissait lesfonc- Uont de préfet du collège. On a vu du reste que Robespierre était fort occupé comme avocat * et tout le monde sait le peu de foi qu'il v a k ajouter aux paroles de Fonché.
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mariage (1). La sanguinaire conduite de Fouché dans ses missions brisa tout. ,
Nous avons montré avec quelle modération, après la prise de Lyon, Gouthon avait exécuté les rigoureux décrets rendus par la Convention nationale, contre la ville rebelle, et nous avons dit comment, à la place de ce proconsul, dont les moyens avaient été trouvés trop doux, on avait envoyé Collot d’Herbois et Fouché, deux messagers de mort. Nous avons parlé des longs et profonds regrets auxquels donna lieu le départ du respectable ami de Robespierre. « Ah! si le vertueux Gouthon fût resté à la Commune-Affranchie, que d’injustices de moins! (2) » Nous avons également cKé quelques extraits d’une autre lettre adressée à Robespierre, et où il est dit : « Je t’assure que je me suis senti renaître, lorsque l’ami sûr et éclairé qui revenait de Paris, et qui avait été à portée de vous étudier dans vos bureaux, m’a assuré que bien loin d’être l’ami intime de Collot d’Herbois, tu ne le voyais pas avec plaisir dans le comité de Salut public (3)... » Collot d’Herbois et Fouché, c’est tout un. L’un et l’autre, le second surtout, représentaient l’hébertisme dans sa plus sauvage expression. Prédestiné ù la Jjolice, Fouché écrivait de Neversà son ami Chaumette, dès le mois d’octobre 1793 : « Mes mouchards m’ont procuré d’heureux renseignemens, je suis ù la découverte d’un cohiplot qui va conduire bien des scélérats à l’échafaud... 11 est nécessaire de s’emparer des revenus des aristocrates, d’une manière ou d’une autre... » Un peu plus tard, le 30 frimaire, il lui écrivait de Lyon afin de se plaindre que le comité de Salut public eût suspendu l’exécution des mesures prises par lui pour saisir tous les trésors des départements confiés ù sa surveillance, et il ajoutait : « Quoi qu’il en soit, mon ami, cela ne peut diminuer notre courage et notre fermeté. Lyon ne sera plus, cette ville corrompue disparaîtra du sol républicain avec tous les conspirateurs (4). » Qui ne connaît les atrocités commises à Lyon par les
(1) Uimoiret dt Charlotte Kobespierre, p. 1Ï3. l/es relations de Charlotte et de Fouché ont donné lieu h d'infâmes propos, et l'on a prétendu qu’elle arait été sa nattresse. H. Michelet, en accueillant la calomnie, aurait dû tenir compte des protestations indignées d’une femme, aigre et triste si l'on reut, mais â qui l'on n'a h reprocher ni dépraration, ni fénalité. (Vojr. Mimoiree de Charlotte, p. 125.).
(S) Lettre de Cadillot , déjà citée. Vojea Papiert iaidits, t. II, p. 139, et numéro CVI, h la suite du rapport de Courtois. Cette lettre n’est pas datée, mais elle doit être postérieure au 18 floréal , â en juger par les premières lignes : o Robespierre I quel sublime rapport ! Combien il fait aimer la République ! Quelle profondeur de vues ! »
(3) Lettre en date du 20 messidor, citée plus haut. Voj. Papiere taédtfs, t. I, p. IM, et ouméro CV, k la suite du rapport de Courtois.
(4) Las originaux de ces deux lettres, inédites toutes deux, sont aux /Ircâtcss, F 7, 1435, liaase A.