‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille les sources originales et des documents entièrement inéditsChapitre 24 sur 354 · I.IVRE XI. — ASSASSIX.XT l)K M.\K.\T · texte numérisé non relu

I.IVRE XI. — ASSASSIX.XT l)K M.\K.\T

intérêts; mais coramr, en revanche, elle s’entend à diviniser ie crime même quand il sert ses projets et ses rancunes ! Ule n’a pas inanqu/* d’élever des statues à l'assassin; la peinture a embelli les traits de Charlotte Corday, et tons les poètes roxalislcs l’ont chantée. Qui ne .se rappelle les strophes furieuses d’André Chénier? Eh bien ! étraiifçe contradiction ! celte fanatique savait que. pour parvenir jusqu’à Marat elle n'avait qu’à implorer sa pitié; dans la crainte d’être éconduite, elle avait jiréparé un billet dont elle n’eut pas à se servir, du reste, et qui se terminait par ces mots ; « Je suis malheureuse; il suffit que je le sois pour avoir droit à votre protection. » Moyen ttpnteux,qui prouve combien froidement cette héroïne de lu Cironde avait prémédité son action, et que l’impartiale liLstoire ue saurait.se dispenser de flétrir.

Il y avait en eft'et dans Marat deux hommes; ce prédicateur obstiné de meurtres politiques n’était pas inaccessible à la pitié. Vivant de la vie du peuple, et bien supérieur en cela à ses juétendus successeur» qui prêcheront la médiocrité et parleront le langage des halles en s’asseyant à la table des riches et en travaillant à édifier leur fortune, il resta jusqu’à la fin fidèle à lui-même. On s’est grossièrement trompé lorsqu’on l'a présenté comme iienchant vers l’indulgence au moment de sa mort; ses derniers numéros démentent tout à fait cette supposition. La vérité est qu’il pensait absolument comme Hobespierre à l’égard de la funeste secte des enragés dont nous avons déjà dit quelques mots, et (ju’il barcelail impitoyablement les Varlct, les Jacques Roux et les Leclerc. « Le plus cruel des fléaux que nous ayons à combattre pour faire triompher la liberté, écrivait-il dans son numéro du i juillet, ce n'est point les aristocrates, les royalistes, les contre-révolutionnaires, mais les faux patriotes exaltés qui se prévalent de leur masque de civisme pour égarer les bons citoyens et les jeter dans des démarches violentes, hasardées, téméraires et désastreuses (f). » N’était-ce point là l’écho Adèle des paroles que déjà nous avons entendu Robespierre prononcer à la tribune de la Convention ou à celle des Jacobins? Si Marat avait vécu, il aurait donc, on peut l’aflirmer hardiment, suivi la ligiil' de Maximilien, dont il resta constamment l'admirateur, et auquel il ne reprocha jamais que deux choses, à savoir : de ne pas comprendre ses théories sanguinaires et de ne point admettre la uéce.ssilé d’un dictateur. Double reproche honorant également celui qui en futrobjel.

(I) Le Pubticüte de la République franraiie, par Marat, l'Ami du peuple, numiro S33.

HISTOinF. DE ROBESPIERRE

Mais son imagination maladive n’aui'ait-elle plus été en proie aux visions sanglantes , eût-il renoncé li ces exagérations de langage blâmées par Robespierre comme compromettantes pour la liberté même'? — ce qui avait fait dire îi l’Ami du peuple, on ne l'a pas oublié, que Maximilien possédait toutes les vertus d’un excellent citoyen, mais qu'il n’avait ni les vues ni l’audace d’un homme d'État; — cela est bien difticile ii prévoir. Si donc Robespierix- ne s’associa pas entièrement aux louanges un peu exagérées qui, à la Convention et aux Jacobins, tombèrent des bouches de Thirion, de Chasles, de Bentabole et de quelques autres, ce fut bien évidemment pour ne pas laisser croire au pays que la Convention partageait sans réserve toutes les idées de Marat, et non point par jalousie, comme on l’a dit. Jaloux de Marat vivant, passe encore; nulle parole de lui n’autorise à le croire, et nous l’avons entendu défendre l’Ami du peuple abandonné par Danton lui-même; mais jaloux de Marat mort! pourquoi? je cherche en vain. Est-ce que les honneurs rendus à la mémoire de l’Ami du peuple touchaient en rien à .son immense popularité et ît l’énorme influence morale dont il jouissait? 11 est, en con.sé'quence, assez peu logique d’aller chercher dans un sentiment bas une explication qui ressort très-clairement et très-naturellement de l’opinion antérieure et constante de Robespierre. Il eut, du re.ste, pour la victime des paroles pleines de couvcnance. Seulement il regretta qu’on s’occupât « d'hyperboles outrées, de ligures ridicules et vides de sens, au lieu de songer aux remèdes exigés par la situation du pays , » ce qui était à son * .sens la meillaure manière d’honorer la mémoire de Marat. « On réclame pour lui les honneurs du Panthéon... — Oui, s’écria alors le maratiste Bentabole, et qu’il obtiendra malgré les jaloux. » Sans répondre à l’interruption où sans doute il ne voulut pas voir une allusion personnelle, Robespierre conseilla ù ses concitoyens d’ajourner au moment où la République serait victorieuse et afl'ermie les honneurs dus à la vertu et ù la mémoire de l’Ami du peuple. 11 fallait d’abord que ses assassins et ceux de Michel Lepeletier expiassent le crime atroce dont ils s’étaient rendus coupables. 11 fallait « instruire partout le peuple et le ramener doucement à ses devoirs, » rendre à tous une justice exacte, faire partout affluer les subsistances, s’occuper exclusivement de l’agriculture et des moyens d’en multiplier les rapports, lever une armée révolutionnaire, l’exercer et l’aguerrir. « 11 faut enfin , » dit-il en terminant , « que chacun de nous, s’oubliant lui-même au moins quelque temps, embrasse la République et se comsacre sans réscrx’e à .ses intérêts... » En commençant son improvisation, Robespierre avait prononcé quelques

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mois assez tristement prophétiques : « Je prévois que les honneurs du poignard me sont aussi réservés, que la priorité n’a été déu^rluinée que par le hasard, et que ma chute s’avance à grands pas (1). » Il était en effet de ceux qu’on désignait ouvertement aux couteaux, et dans la matinée même, à la Convention, Maure avait déclaré tenir de deux particuliers que Danton, Barère, Hérault, Cambon et Robespierre ne tarderaient pas à être égorgés (2). La société des Jacobins prit si pou pour des paroles de dépit ou de jaJqusie le discours de Robespierre, qu’elle chargea Maximilien de rédiger, de concert avec Camille Desmoulins et Félix Lepeleüer, une adresse aux Fran^-ais sur la mort de Marat, adresse dont le ^ frère de Lepeletier Saint-Fargeau donna lecture à la société un peu plus tard (3). Néanmoins, il ne faut pas oublier que les Thermidoriens reprochèrent comme un crime îi Maximilien de n’avoir pas témoigné assez d’enthousiasme pour Marat; lorsque après Thermidor on porta au Panthéon les restes de ce dernier, on ne manqua pas d'invectiver contre Robespierre pour avoir fait ajourner ces honneurs suprêmes, dont les cendres de l’Ami du peuple ne devaient pas jouir longtemps.

Mieux eiU valu laisser reposer en paix les restes de Marat dans le jardin des Cordeliers, où d’ailleurs il fut inhumé avec une pompe extraordinaire. La Convention en corps assista îi ses funérailles, dont le plan avait été tracé par David. Sur la tombe îi peine fermée de l’Ami du peuple, Thuriot, qui présidait la Convention, ’ prononça un éloge funèbre, et, tout en promettant vengeance aux mènes du défunt, il engagea les patriotes à ne point s’exi>o.ser, par des démarches hètives et inconsidérées, à des reproches insidieux de la part des ennemis de la liberté. C’étaient là des recommandations déjà faites l’avant-veillc aux Jacobins par Robespierre. Quelques jours après, une fête funèbre eut lieu en l’honneur de la victime, et ce jour-là Maximilien harangua longtemps le peuple du haut d’une tribune dressée devant le palais du Luxembourg (i). En lisant aujourd’hui le récit des honneurs décernés à Marat, en songeant aux regrets soulevés par sa mort, et en voyant de quelle réproba-

(1) Jcumal (U$ débais ei dê la corretpondance de la société des Jacobins, numéro 449.

(i) Moniteur du 17 juillet 1793, séance du dimanche 14.

(3) Journal des débats et de la correspondance^ etc., numéro 458.

(4) Aucun journal du temps n*a , que je sache, reproduit ce discours. Dans la séance du 9 Thermidor, CollotMl'Herbois rappela que le jour de la fête funèbre de Marat Robespierre aTait longtemps parlé à la tribune dressée devant le Luxembourg, et >1 lui 6t un crime de n'avoir p%s prononcé le nom de l’Ami du peuple. Voy. le Moniteur du 13 thermidor an II (30 juillet 1794).

HISTIIIDK l>K RORKM’IKRRK

tien nr mémoire est encore l'olyel aux yeux d'un nombre infini de personnes, on se demande où est l’erreur, où est la vérité. Pour ma part, j’incline ù croire avec, Robespierre qu’il y a eu exagération dans les regrets, comme il y a encore excès de réprobation.

Le temps et surtout une connaissance plus approfondie de la Révolution rétabliront l’équilibre. Maintenant, — rapprochement étrange, bien de nature à faire rélléchir ceux qui dénigrent systéniati(juement, — un poète entonna l’hymne du poignard, chanta l’a.ssassin et plaça son crime au rang des a(;tes héroïques; un autre poète composa les paroles du chanir à la gloire des martyrs de la liberté, chanté le jour de la translation du corps de Marat au Panthéon ; l’un, c’est André Chénier; l’autre, Marie-Joseph, son frère.

Le jour même où (Charlotte Corday accomi)lissait son œuvre sanglante, Robes])ierre entretenait la Convention d’une «les plus nobles choses et des plus essentielles dont puis.sent s’occuper des législateurs, je veux parler de Linstruclion publique et de l’éducation nationale, doubh^ objet d’une importance capitale qu’avaient négligé les deux précédentes As.send)lées. Ce si’ra l’éternel honneur de la Convention d'avoir, au milieu des plus terribles orages, apporté toute sa sollicitude ù l’amélioration des liomnies, et de' n’avoir pas, au bruit de la foutlre, détourné .son attention des , grandes questions économiques et sociales. .\ Robespierre revient .sans conteste la gloire d’avoir considéré l’instruction comme un droit primordial, et de l’avoir po.sée comme une dette de la société (t). C’était à .sa demande (jii’elle avait été inscrite comme telle dans la constitution de

Le Ci juillet, il parut à la tribune île la Convention un volumineux cahier de papier à la main ; c’était un plan d’éducation publiipii* par Michel Lepeletier de Saint-Fargeau, son testament politique pour ainsi dire. Félix I.epelelier, frère du défunt, avait sollicité l’honneur idc présenti'r lui-même à l’As.semblée l’œuvre de son frère, et sa demande avait été d’abord favorablement accueillie; mais [ilusieurs membres pensèrent qu’il .serait d’un mauvais exemple de permettre ù un citoyen étranger îi la Convention d’occiqier la tribune ntitionale; et lor.sque, dans la séance du ;t juillet, Cbabot pria ses collègues de lixer le jour où Félix Lepeletier serait entendu, l’A.ssemblée, revenant

(t) Déclaratian des droits de l'honime cl da eitojen , par Vtaximilieii Robespierre (article XV).

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