‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille les sources originales et des documents entièrement inéditsChapitre 25 sur 354 · LIVRE XI. — PLAN ll'ÉDECATION PAR MICHEL LEPELETIER · texte numérisé non relu

LIVRE XI. — PLAN ll'ÉDECATION PAR MICHEL LEPELETIER

•sup sil décision iipcniiérc, décréta que l’iKiivro de Lepelelier Saint- Fargeau serait seulement inqirimée aux frais de la Républiiiue (1). C’était là une bien mince compensation, rimmense fortune de la famille Lepeletier lui perinettanl de se |iasser d’une pareille assistance, et l’avantage d’être imprimée aux frais de l’Étal ne pouvant équivaloir, pour une oeuvre importante, à celui d’être lue en séance publique sous les yeux du pays et de runivers. Il est facile de comprendre combien dut être froissée la piété fraternelle de Félix Lepeletier, et combien amers furent ses regrets. Il n’y avait (|u'un moyen désormais de faire accorder au travail de Michel Lepeletier les honneurs d’une lecture en pleine Convention, c’était d’olitenir du comité d’instruction }iublique qu’il soumit lui-même à l’Assemblée ce plan d’éducation comme ayant un caractère d’utilité nationale. Robespierre, bien évidemment d’accord avec Félix, se chargea d’avoir rassentiment du comité d’instruction publi(|ue, et ce fut au nom de ce comité même ([u’il monta le 13 juillet à la tribune de la Convention (2).

(1) Voy. le compte rendu de la séance du 3 juillet 1*793, dans le Moniteur du G.

(2) Que penser b présent de la fable imaginée trente ans plus tard par Félix Le> pelelier? A l’eu croire, ayant rencontré Robespierre au jardin des Tuileries, dans l’après-midi du juillet, Maximilien lui aurait demandé quand il ferait connaître Fourrage de feu son frère sur l'éducation. A quoi il aurait répondu : <• qu’il s'était promis de ne le faire Toir b personne avant de l’avoir soumis lui-mémc à la Convention , dont il aitendaii Us ordres. » Sur l’insisUncc de Robespierre, il le lui aurait envoyé, sous promesse de sa part de le rendre le lendemain, à pareille heure ; et il ajoute ; o Quel fut mon étonnement, le lendemain, d'entendre, sur les cinq heures, les crieurs de journaux faire retentir les rues de Paris de ces paroles foudroyantes pour moi : « Grand rapport à l'Assemblée du plan de Michel LepeUtiersur l'éducation publique, par Maximilien Robespierre... » (Mole DD, p. 42^), b la suite des (JHutres de Michel LêpeUiier, publiées par son frère, Bruxelles, 182G, 1 vol. in-^.) Ainsi , selon lui , Robespierre aurait abusé de sa conGance. Mais, pour deux raisons péremptoires, le récit de Félix Lepeletier est tout à fait inidniissibic. D'abord Félix ne pouvait pas, le 12 juillet, attendre les ordres de l'Assemblée, puisque, par un décret formel, la Convention, dans sa séance du 3, avait décidé que l’œuvre de son frère ne serait pas lue en séauce, mais seulement imprimée; ensuite, d’un discours de Félix Lepeletier aux Jacobins, il résulte qu'il assista b la séance conventionnelle où Robespierre donna lecture de l'œuvre do son frère, car ce fut lui-même qui vint rendre compte des réflexions dont la fit précéder Robespierre; et il ajouta : «Je n'aî pu céder qu’a Robespierre un devoir quT m’était si précieux b remplir. » (Voy. le Journal des débats el de la correspondance des Jacobins, numéro 4o0. Séance du 15 juillet.) A quoi donc attribuer son récit malveillant pour Robespierre ? Ah ! nous avons déjà parlé de ces apostates du cœur dont fut victime Maximilien. Étroitement lié avec celui-ci, hôte assidu de Duplay, avec lequel il fut compromis dans l'affaire de Babœuf, Félix Lepeletier, après avoir échappé aux tempêtes de la Révolution, était devenu l'ami de quelques survivants de la Gironde et de certains Thermidoriens qui n'avaient pas manqué de lui persuader, paratt-il, que Robespierre s'était opposé b ce qu'il ne fût pas compris dans la loi qui éloignait de Paris les ci-devant nobles.

IIISTUinE DE nOBESPIERHE

Aviint lie donner lecture de l'œuvre de Michel Lepeletier, Roliespierre voulut rendre i» riiomine dont il avait été l'ami depuis l’origine de lu Révolution un dernier et magniliiiue hommage. Il commenva par annoncer ii ses collègues que le comité serait bientôt en mesure de présenter l’ensemble du travail sur l’instruction publique confié à ses soins, mais qu’en attendant, comme garant de ses principes et pour satisfaire l’opinion, il tenait à faire connaître à la Convention l’ouvrage d’un homme illustre mis par le tombéau à l’abri descoupsde l’envie et delà calomnie, si toutefois les satellites de la tyrannie savaient respecter même les droits des tondaeaux; puis il continua en ces termes : « Avec la mémoire de scs vertus, Michel Lepeletier a légué à sa patrie un plan d’éducation i[ue le génie de l'humanité semble avoir tracé. Ce grand objet occupait encore scs pensées lorsque le crime plongea dans son liane le fer sacrilège. Celui qui disait : « Je meurs content, ma mort servira la liberté, » pouvait se réjouir de lui avoir rendu d’autres services moins douloureux à sa patrie. 11 ne quittait point la terre sans avoir préparé le bonheur des hommes par un ouvrage digne de sa vie et de sa mort. Citoyens, vous allez entendre Lepeletier dissertant sur l’éducation nationale! Vous allez le revoir dans lif plus noble partie de lui-méme. En l’écoutant vous sentirez plus douloureusement la perte que vous avez faite; et l’univers aura une preuve de plus que les implacables ennemis des rois, que la tyrannie peint si farouches et si sanguinaires, ne sont que les plus tendres amis de l’humanité (î). » La Convention entendit avec une religieu.se attention la lecture du remarquable travail de Lepeletier, laquelle ne dura pas moins de plusieurs heures. Jamais oeuvre, du reste, n’avait mérité d’étre écoutée avec plus de sympathie et d’intérêt.

Former des hommes, d’une part, et de l’autre propager les connaissances humaines, telles étaient, suivant Michel Lepeletier, les deux parties bien distinctes du problème qu’on avait h résoudre et dont jusqu’ici l’on n’avait pas suffisamment établi la distinction. Offerte à tous, l’instruction serait, par la force même des choses, le partage du plus petit nombre; l’éducation, au contraire, devait appartenir îi tous sans distinction, et par conséquent être commune. Déjîi l’on avait proposé quatre degrés d’enseignement : les écoles primaires, les écoles secondaires, les lycées et les instituts; mais i|uelques-uns seulement étaient appelés à profiter de l’enseignement des lycées et des instituts, cl les écoles primaires telles qu’on les avait imaginées n’avaient pas paru à Lepeletier en état de fournir

(1) Voy. le Uonileur du n juittcl 1793.

LIVRK XI. — PLAX n'ÉIUICATIOX PAR MICHEL I.EPKl.ETIE;!» GS

les notions suffisantes. Il réclamait une instruction générale, comme la dette de la République envers tous; en un mot, une éducation vraiment et universellement nationale, é la<iuelle .seraient astreints tous les enfants, les filles depuis fége de cinq ans jusqu’à onze, leur développement étant plus précoce que celui des garçons ; ceux-ci depuis cinq ans jusqu'à douze, parce qu’à ce dernier Age les enfants, déjà propres à l’agricullure, au commerce et à l’industrie, peuvent gagner leur subsistance, apporter à leurs familles un surcroît de ressources, apprendre divers métiers; parce qu'enfin c’est l’Age où l’esprit, déjà façonné, peut d’une manière fructueu.se commencer à se livrer à l’étude des belles lettres, des sciences ou des arts.

Ce qu’il voulait etifin donnei' aux enfants par cette éducation commune à tous et égale pour tous, c’était ces aptitudes morales et physiques qu’il importait à tous d’avoir dans le cours de la vie. quelle que fût d’ailleurs la position particulière de chacun d’eux, li ne s’agissait poiiTt de les disposer à telle ou tellecarriére déterminée, mais de les douer des avantages dont l’utilité est incontestable dans tous les états, de les mettre à meme de recevoir, en sortant de l'enfance, les modifications spéciales dos professions diverses dont se compose la société. Bonne jusqu’à douze ans, parce que jusqu’à cet Age on avait à former des hommes, et non particulièrement des artisans, des laboureurs ou des savants, cette éducation première cessait dès que l'Age de prendre un état était arrivé.

Préparer à la République des citoyens robustes et sains, tel était le but à atteindre en formant un bon tempérament aux enfants, en augmentant leurs forces, en favorisant leur croissance, en développant en eux la vigueur, l’adresse, l’agilité, en les endurcissant contre la fatigue et les intempéries des saisons. Donc absence de toutes superfluités, coucher dur, nourriture saine mais frugale, vêtement commode mais grossier; de cette façon l’enfant du pauvre, en rentrant dans sa famille, n’aurait pas à changer d’existence ; quant à l’enfant du riche, qui sait si un jour il n’atirait pas, lui, à bénir l’Apre austérité, la rudesse salutaire de son éducation première? Le point capital , c’était l’accoutumance au travail, c’est-à-dire ce courage et cette persévérance à entreprendre les tAches les plus pénibles. Lréer de bonne heure dans les enfants le besoin et l’habitude du travail, n’était-ce pas les armer du meilleur préservatif contre la misère et le crime? De là, néce.ssité de les jilicr a une discipline exacte et de combiner le plus heureusement possible les travaux du corps et ceux de l’esprit. Leur en.seigner, par la pratique, les notions élémentaires de l’agriculture et de l'industrie, de telle sorte

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IIISTOIIIK IIE nOKKSHKIlKK

que leurs labeurs fussent tout de suite relativement productifs, était indispensable. Kn ce qui concernait le développement de l’intelligence et de l'esprit, il y avait ce que Lcjicletier appelait avec juste raison le nécessaire pour eba(|ue citoyen. 11 fallait par conséquent non-seulement instruire les enfants dans les principes de la morale, indépendanimeni de tout culte, leur ajiprendre il lire, à compter et à mesurer, mais encore leur fournir les éléments du dessin et de la géographie, leur donner une connais.sance sommaire de la constitution de leui’ pays, des notions d’économie domestique et rurale, et développer en eux le don de la mémoire en y gravant les plus beaux récits de l’histoire des peuples libres et de la Révolution française, (l’était, comme on le voit, beaucoup plus qu’on n’enseigne dans nos écoles primaires, et ce n’était pas triqi.

Partisan, en principe, de l’instruction obligatoire, Michel Lejie- Ictier n’entendait pas astreindre les parents à envoyer immédiati*ment leurs enfants à l’école nationale, ne voulant pas rompre bni.squement avec de vieux préjugés. Il jiroposait « la Convention d’accorder un délai de quatre ans pendant lequel l’éducation commune ne serait que facultative: mais, passé ce délai, quiconque refuserait d’envoyer ses enfant/ à l’école devait être privé de l’exercice de ses droits do citoyen pendant tout le temps qu’il se serait soustrait i’i raccomplisscment de ce devoir civiiiue, et, en outre, payer double la contribution applicable à l’enseignement. Il était en efl'et pourvu aux frais de ces établissements d’éducation nationale au moyen de taxes progressives, de manière que le pauvre, payant une somme à peu près nulle, trente sous par an, se trouvait secouru par le riche dans ce qui lui manquait, ("était une sorte d’assurance mutuelle conti-e rignorance, et les familles peu aisées n’avaient jilus à se plaindre qu’on les accablât d’une charge nouvelle en les obligeant d’envoyer leurs enfants à l’école et à se priver de .son travail , puisque c’était non-seulement l’instruction , mais encore la nourriture et le vêtement que la nation ofl'rait à l’enfant pauvre.

l.’administration de ces nouveaux établissements d’instruction jiublique, répartis à raison d’un par canton, était confiée :i un conseil de cinquante-doux pères de famille choisis tous les ans jiar tous les pères de famille du canton réunis, (lhacun des membres de ce cou.seil était tenu de résider durant une semaine dans la mai.son d’éducation pour y suivre la conduite des enfants et des maîtres, s’assurer de la bonne qualité et de la juste distribution des aliments, et maintenir la stricte exécution des règlements; de cette manière l’enfant n’échappait pas un seul instant à l’u;il de la paternité.

I.IVnE XI. — LA CONVE.NTIOX NAXIOXAI.E ET l'INSTRüCTIOX PEULIQUE 67

Là s’iim'iait l’iiistniction obligaloiri! dotinre par l’État. En sortant «les écoles nationales, les enfants étaient remis entre les mains de leurs parents, pour être ensuite rt^|tamlus .suivant leurs aptitudes dans les atelic'rs de commerce, d’industrie et d’agriculture, ou bien dans les instituts et li>s lycées où devait s’achever l’instruction par les soins de maîtres payés par la nation. Il faut lire en loiiier cette «euvre de Lepeleticr Saiiil-Kargeau, .si pleine des cii >-es les plus vraies et les plus touchantes, et qu’anime d’un bout à l'autre le véritable amour de riiumanité. Malheureusement notre cadre ne nous permettait pas de longues citations de ce rapport, et nous ne nous y sommes si longtemps arrêté que parce que Robespierre, après en avoir donné lecture? déclara que, pour sa part, il adoptait, dans son ensemble, le plan d’éducation proposé par Lepeletier, et parce qu’il le défendit vivement contre l’abbé Grégoire, lorsque, quelque temps après, s’ouvrit la discussion sur l'instruction publique (I).

Au premier moment, la Convention nationale fut sur le point d’adopter d’enthousiasme le plan rl’éducation de Lepeletier, tant elle se sentit touchée des idées neuves et ingénieuses de l’auteur; mais on pensa qu’il ne fallait pas se lai.sser influencer par un mouvement d’admiration, et que l’adoption d’un tel plan «levait être le l'ésultat «le la réflexion et d’une discussion approfondie (2).

Le 2!) juillet, l’ordre «lu jour ayant appelé la discussion sur l’instruction publique, Robespierre monta îi ’la tribune afin de soutenir le projet «le son ami, projet auquel il avait apporté quelques modifications devenues nécessaires quand, sortant du domaine de la théorie pure, on entrait dans celui de l’application (3). .Vlors, comme aujourd’hui, il se trouva beaucoup de gens pour combattre l’instruction obligatoire, en invoquant la liberté et les droits du père de famille, comme si les droits de ce dernier ne se trouvaient pas restreints en beaucoup de points, comme si l’enfant n’appartenait pas à la société en même temps qu’au père, comme si enfin c’était une liberté bien respectable que celle qui permettait qu’on tînt l’enfant plongé dans une (Hernelle ignorance et qu’on le vouât peut-

(1) Le Moniteur du 17 juillet 1793 cootienl un extrait assez étendu du pian de Michel Lepeletier , voyez-le complet dans ses (£uvrcs, publiées par son frère, p. 267 à 330.

(2) Voyez ce que dit h ce sujet Félix Lepeletier aux Jacobins , séance du 15 juillet. (Jûumal du dibatt et de la corrupondance de la société, numéro 450.)

(3) Journal des débats et du décrets de la Convention , numéro 315.

IIISTOIRK l)K ROIIESRIERRK

Pire falalenieiil ainsi à la misère, au crime, à l'infamie. On peut s'en rapporter au père pour élever son fils, disait-on comme à présent, et avec cette tliéorie-là on est arrivé à ce point qu’à présent encore, chose honteuse! un tiers de la population dans notre pays n'a pas reçu les premiers éléments d'instruction.

Parmi les opposants au projet de Lepeletier, amendé par Robespierre, nous avons le regret de citer l’illustre abbé Grégoire, bien que plusieurs de ses objections aient, à nos yeux, une grande portée. Mais sur celles tirées des dépenses énormes dont on aurait à charger le budget de la République, sur les inconvénients de priver la famille de la présence de l’enfant, sur les services que cet enfant pouvait rendre à la campagne, notamment pour la suiveillance des bestiaux, la préparation des aliments et une foule de travaux rustiques, combien les réponses étaient faciles! Quant à l'énormité des frais, s'il y a une dépensée productive c’est assurément celle consacrée à l'instruction, et d'ailleurs les chiffres fournis plus tard par Lakanal durent être de nature à rassurer tout à fait l’évéque de Rlois. De son côté, Robespierre prouva très-bien que l’adoption du plan soutenu par lui ne coûterait aucun sacrifice à la tendresse des parents. Après avoir montré les avantages énormes dont profiteraient les familles pauvres en envoyant leurs enfants aux écoles nationales, il ajoutait : « 11 n’est pas vrai que l’enfant soit éloigné de ses parents, il reste avec eux les cinq premières années, il reste auprès d’eux les .sept années d’éducation, quand il passe dans les mains de la patrie. D’ailleurs il y a dans ce plan une idée sublime en faveur de la nature, c’est la création du conseil des pères de, famille qui surveillera et jugera les instituteurs des enfants. Si vous adoptez ce plan, la naissance d'un enfant, cette époque si heureuse pour la nature, ne sera plus une calamité pour une famille indigente, elle ne fera plus le sacrifice d’une partie de son existence pour l’alimenter. C’est la République qui pourvoit à ses premiers besoins. On oppose encore que le père indigent ne voudra point se priver des services que son enfant peut lui rendre après l'âge de cinq ans; mais peut-on supposer qu’il regrettera ces services si souvent nuis, quand par l’instruction de son fils il en recevra dont l’importance ne peut pas même se comparer? Jusqu’ici je n’ai entendu que plaider la cause des préjugés contre les vertus républicaines. Je vois, d’un côté, la classe des riches qui repousse cette loi, et de l’autre le peuple qui la demande; je n’hésite plus, elle doit être adoptée. Je demande la priorité pour le plan de Lepeletier {!). » Beaucoup de projets, en

(1} Yoy. U Moniteur du 15 août 1793.

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