LIVRE XIV — SÉANCE DU 23 PRAIRIAL AUX JACOBINS
celé. (1). » Voilà donc un aveu précieux : Robespierre ne voulait pas que la vengeance nationale atteignit ceux qui pouvaient être présumés avoir agi par erreur. Aussi comme avec raison il pourra s'écrier, le 8 thermidor : a Est-ce nous qui avons porté la terreur dans toutes les conditions..., qui avons déclaré la guerre aux citoyens paisibles, érigé en crimes ou des préjugés incurables ou des choses indifférentes, pour trouver partout des coupables et rendre la Révolution redoutable au peuple môme?... » Mais n'anticipons pas.
Le 23 prairial (H juin 179-i), une réclamation de la société populaire de Nevers fournit à Maximilien l'occasion d'attaquer trèsénergiquement Fouché; il ne la laissa point échapper. Si la grande majorité delà société lui était dévouée, elle comptait cependant au milieu d'elle un parti puissant qui lui était hostile. Ainsi André Dumont et Javogues, deux hébertistes, deux de ses ennemis, passés au scrutin épuratoire au commencement de cette séance, avaient été admis sans opposition, et les Jacobins avaient présentement pour président Fouché lui-môme. Les pétitionnaires venaient dénoncer les persécutions et les vexations dont chaque jour les patriotes étaient victimes. Robespierre ne comprenait rien à cette dénonciation. Tout ce qu'il savait, c'était qu’à Nevers le système d'intolérauce irréligieuse inauguré par Chaumette était encore en pleine vigueur, que le décret relatif à l’Être suprême y avait été foulé aux pieds, et qu'on y avait accusé la Convention nationale d'avoir été trompée par le comité de Salut public, par des modérés. Il adjura le président, qui jadis avait été en mission dans la Nièvre, de donner des explications à la société sur la situation de ce département, et de dire franchement ce qu’il savait des manœuvres auxquelles s’était livré Chaumette, alors qu’abandonnant son poste d'agent national de la commune de Paris, celui-ci s’était rendu à Nevers. Pour toute réponse, Fouché se perdit en banalités insignifiantes et se contenta d'accabler de force injures la mémoire de son ancien ami, Anaxagoras Chaumette, ce qui lui attira cette foudroyante réplique de la part de Maximilien : a II ne s’agit pas de jeter à présent de la boue sur la tombe de Chaumette , lorsque ce monstre a péri sur l'échafaud; il fallait lui livrer combat avant sa mort. Depuis longtemps on a fait le mal tout en parlant le langage des républicains ; tel vomit des imprécations contre Danton, qui naguère encore était son complice. Il en est d'autres qui paraissent tout de feu pour
(I) Celle lettre, supprimée psr Courtois, Sgnre dsns le recueil des Papiers inédits, t. I, p. 191. Elle porte 11 dtte du l" fructidor; mais c'est iridemment une faute d'impression ; il faut lire : isr messidor.
défendre le comité de Salut public et qui aiguisent contre lui les poignards. » C’était l’heure, ne l’oublions pas, où s’ourdissait contre Maximilien la plus horrible des machinations, et déjà sans doute Robespierre soupçonnait Fouché d’en être l’agent le plus actif. Quant ù lui, ne séparant pas sa cause de celle de la Convention nationale et du gouvernement, dont elle était le centre disait-il, il engageait fortement les vrais patriotes, ceux qui, dans la carrière de la Révolution, n’avaient cherché que le bien public, à se rallier autour de l’Assemblée et du comité de Salut public , ù se tenir plus que jamais sur leurs gardes et à étouffer les clameurs des intrigants. Aux patriotes opprimés il promit la protection du gouvernement, résolu à combattre de tout son pouvoir la vertu persécutée. « La première des vertus républicaines, » s’écria-t-il en terminant, « est de veiller pour l’innocence. Patriotes purs , on vous fait une guerre îi mort, sauvez-vous, sauvez-vous avec les amis de la liberté. » Cette rapide et éloquente improvisation fut suivie d’une violente explosion d’applaudissements. Fouché , atterré, balbutia à peine quelques mots de réponse (1).
Il n’eut plus alors qu’une pensée , celle de la vengeance. Attaquer Robespierre de front, c’était difficile ; il fallait aller à lui par des chemins ténébreux, frapper dans l’ombre sa réputation, employer contre lui la ruse, l’intrigue, la calomnie, le mensonge, tout ce qui, en un mot, révolte la conscience humaine. Fouché et ses amis ne reculèrent pas devant cette œuvre de coquins. On a parlé de la conjuration de Robespierre, et un écrivain en amême écrit l’histoire, si l’on peut profaner ce nom d’écrivain en l’appliquant au misérable qui a signé cet odieux pamphlet (2). La conjuration de Robespierre! c‘e.st là une de ces bouffonneries , une de ces mystifications dont il est impossible d’ètre dupe si l’on n’y met une excessive bonne volonté; mais ce qui est bien avéré, c’est la conjuration contre Robespierre , c’est cette conspiration d’une bande de scélérats contre l’immortel tribun.
On chercherait en vain dans l’histoire des peuples l’exemple d’un si horrible complot. Les conjurés, on les connaît. A Fouché et à Tallien il faut ajouter Rovère, le digne associé de Jourdan Coupe- Tête dans le trafic des biens nationaux ; les deux Bourdon, déjà nommés; Guffroy, le journaliste à la feuille immonde et sanglante; Thuriot , un de ceux qui, avec Montant, avait le plus insisté pour
(1) Voir, pour cette séance, le Monileur du 28 prairial an II (16 juin 179é) et le Journal de la Montagne, numéro 47 du t. III.
(2) Uietoire de la conjuration de Robeepierre, par Nonijoie.