‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille les sources originales et des documents entièrement inéditsChapitre 244 sur 354 · LIVRE XIV. — PRÉTENDUES LISTES DE PROSCRITS · texte numérisé non relu

LIVRE XIV. — PRÉTENDUES LISTES DE PROSCRITS

de très-utiles auxiliaires dans les feuilles étrangères, leurs complices peut-être, où l’on s’ingéniait aussi pour tout rapporter à Maximilien. Les agents de Robespierre, les soldats de Robespierre, etc. (1).

On eût pu croire à une entente merveilleuse. Les Girondins avaient imaginé le triumvirat Danton, Marat et Robespierre; les Thermidoriens inventèrent le triumvirat Robespierre, Couthon et Saint- Just.

Le lendemain même du 22 prairial, les conjurés se mirent en devoir de réaliser, suivant l’expression de Maximilien, « des terreurs (

ridicules répandues par la calomnie (2), » et ils firent circuler une première liste de dix-huit représentants qui devaient être arrêtés par les ordres des comités. Dès le 2G prairial (14 juin 1794) Couthon dénonçait cette manœuvre aux Jacobins, en engageant ses collègues de la Convention à se défier de ces insinuations atroces, et en portant à six au plus le nombre des scélérats et des traîtres îi démasquer (3). Cinq ou six peut-être, tel était en effet le nombre exact des membres dont Maximilien aurait voulu voir les crimes punis par

(1 } Le plan adopté par les Thermidoriens contre le comité de Salut public d^abord, puis contre Robespierre senl, peut être considéré comme étant d’invention royaliste; jugez-en plutôt. Voici ce qu’on lit dans les Mémoires de Mallet-Dupan : « Il faudrait, disait le mémoire des chefs constitutionnels, en donnant le plus de consistance possible et d’étendue à la haine qu'inspire le comité de Salut public dans Paris, s’occuper surtout h organiser sa perte dans l’Assemblée, après avoir démontré aux membres qui la composent la facilité du succès et même l’absence de tout danger pour eux... Il existe dans la Convention nationale plus de deux cents individus qui ont voté contre la '

mort du roi ; leur opinion n’est pas douteuse... Tous ceux qui ont été entraînés dans une conduite contraire par faiblesse cherchent l’occasion de s’en relever s’il est possible. Dans ce qu’on appelle la Montagne, plusieurs sont en opposition. Tout ce qui a eu des relations avec Danton, Bazire et les autres députés sacrifiés prévoient qu’ils seront ses victimes ; il est donc évident que la- majorité contre lui peut se composer ; il suffirait de concerter fortement les hommes qui conduisent ces différentes sections... qu’ils fassent prêts à parler, b dénoncer le comité, qu'ils rassemblassent dans leur pensée des chefs d'accusation graves soit contre lui, soit contre ses principaux membres; profitant alors de l'occasion de quelques revers importants, ils se montreraient avec énergie, accableraient le comité de la responsabilité, l’accuseraient d'avoir exercé ' la plus malheureuse, la plus cruelle dictature, d’être l'auteur de tous les maux de la France. La conclusion naturelle serait le renouvellement à l'instant des comités de Salut public et de Sfirelé générale, dont le remplacement serait préparé d’avance. Aussitôt uommés, les membres des nouveaux comités feraient arrêter les membres des anciens et leurs adhérents principaux. On conçoit, après ce succès, la facilité de détruire le tribunal révolutionnaire, les comités de sections; en un mot, de marcher à un dénoùment utile. « T. Il, p. 95.

Ces lignes sont précédées de cette réflexion si juste de Mallet-Dupan ; « Les moyens qu’ils se proposaient d'employer étaient précisément ceux qui amenèrent en effet la perte de Robespierre.»

(3) Discours du 8 thermidor.

(3) Séance des Jacobins du 26 prairial. {Yoy. le Jf<mi/eur du 1*^ messidor [9 juin 1794].)

IIISTOinE tIE ROItESPlERRE

l’Assi'inblée (I). Est-ce qu’après.Tlierinidor la Convention hésitera il en frapper davantage? Mais la peur est affreusement crédule ; le f'iiiffro alla grossissant de jour en jour, et il arrivà un moment où trente députés n’osaient plus coucher chez eux (2). « Est-il vrai, » s’écriait Robespierre ù la séance du 8 thermidor, « que l’on ait colporté des listes odieuses où l’on désignait pour victimes Tin certain nombre de membres de la Convention, et qu’on prétendait être l’ouvrage du comité de Salut public et ensuite le mien? Est-il vrai qu’on ait osé supposer des séances du comité, des arrêtés rigoureux gui n'ont jamais existé, des arrestations non moins chimériques t Est-il vrai qu’on ait cherché ù persuader ù un certain nombre de représentants irréprochables que leur perte était résolue; ù tous ceux qui, par quelque erreur, avaient jiayé un tribut inévitable à la fatalité des circonstances et à la faiblesse humaine, qu’ils étaient voués au sort dos conjurés? Est-il vrai que l’imposture ait été répandue avec tant d’art et tant d’audace qu’un grand nombre de membres n’osaient plus habiter la nuit leur domicile? Oui, les faits sont constants, et les preuves de ces manœuvres sont au comité de Salut public (2). » De ces paroles de Couthon et de Robespierre, dites à plus de six semaines d’intervalle, il résulte deux choses irréfutables : d’abord, que les conjurés, en premier lieu, en voulaient au comité de Salut public tout entier; ensuite, que ces prétendues listes de proscrits dont les ennemis de Robespierre se prévalent encore aujourd’hui avec une insigne mauvaise foi n’ont jamais existé. De quel poids peuvent être, en présence de dénégations si formelles, les assertions de quelques misérables?

Dans le pamphlet publié après Thermidor par l’ex-juré Vilate, dans l'espérance d'apitoyer l'impitoyable réaction et d’avoir la vie sauve, on lit qu’apès la séance du 2:i messidor, aux Jacobins, cette séance où Robespierre s’écria qu’il était temps d’arrêter l’effusion de sang humain versé par le crime, Barère s’étendit tout défaillant dans un fauteuil en s’écriant : i Je suis soûl des hommes... Si j'avais' un pistolet... Je ne reconnais plus que Dieu et la nature... » Tout cela ne sent guère son Barère. Qu’avait donc le pauvre homme? Sa réputation, nous dit Vilate, avait été attaquée, compromise par Robespierre. A cela il y a un malheur, c’est que ce jour-lù Maximilien n avait pas fait la moindre allusion à son collègue Barère. N’importe,

(1) Consullez à cel ég»rd le diieours de Saint-Juit au 9 Thennidor.

(2) C’esl le chiffre donné par Lecointre ; on l'a élevé jusqu’à soixanie.

(3) Discours du 8 lliermidor, p. 8.

Page 1