LA FAMILLE IIE SA1ST-AMARA>TIIE
la responsabilité sur Maximilien. Leur récil vaut la peine d’être raconté ; il n’est pas mauvais de flétrir les calomniateurs par la seule publicité de leurs œuvres de mensonge. Suivanleux, Robespierre se serait laissé mener un soir dans la maison de M”' de Saint-Amaranthe par Trial, artiste du théâtre des Italiens. Là, il aurait soupé, se serait enivré, et « au milieu des fumées du vin, » il aurait laissé échapper « de redoutables secrets (1). » D’ofi la nécessité pour lui de vouera la mort tous ceux dont l’indiscrétion aurait pu le compromettre. Le beau moyen, en vérité, cl comme si ce n’eût pas été là, au contraire, le cas de les faire parler. On a honte d’entretenir le lecteur de pareilles inepties. Au reste, les artisans de calomnies, gens d’ordinaire fort ignorants, manquent rarement de fournir eux-mêmes quelque preuve de leur imposture. C’est ainsi que, voulant donner à leur récit un certain caractère de précision, les inventeurs de celle fameuse scène où le « monstre se serait mis en pointe de vin » l’ont placée dans le courant du mois de mai. Or M^'de Saint-Amaranthe avait été arrêtée dès la fin de mars et transférée à Saint(>-Pélagie le 12 germinal (1" avril 1791) (2). Quant à l’acteur Trial, il était si peu l’un des familiers de Robespierre, qu’il fut au lendemain dii Thermidor un des membres de la commune régénérée, et qu’il signa comme tel les actes de décès des victimes de ce glorieux coup d’État. Du reste, il opposa toujours le plus solennel démenti à la fable ignoble dans laquelle on lui donna le rôle d’introducteur (3).
La maison de M"" de Saint-Amaranthe était une maison de jeux, d’intrigues et de plaisirs. Les dames du logis, la mère, femme séparée d’un ancien officier de cavalerie, et la fille, qu’épousa le fils fort
(1) Il faut lire les Mémoires du comédien Fleury, qui fut le commensal de la maison de M*”* de Saint-Amaranihe, pour voir jusqu'oii peuvent aller la bêtise et le cy> nisDie de certains écrivains. Ces Mémoires (6 vol. in-8**) 5ont l'œuvre d’un M. Laffitte, qui les a, pensons-nous, rédigés sur quelques notes informes de Fleury.
(2) Archives de la préfeéture de police.
(3) Parmi les écrivains qui ont propagé cette fable, citons d'abord les rédacteurs de VBùtoire de la Hévolulion, par deux amis de la liberté^ livre où tous les faits sont sciemment dénaturés et dont les auteurs méritent le mépris de tous les honnêtes gens. Citons aussi ^ûugarct, Bouchot, et surtout Georges Duval, si Ton peut donner le nojn d’écrivain k un misérable sans conscience qui, pour quelque argent, a fait trafic de prétendus souvenirs de la Terreur. Il n’y a pas à se demander si te digne abbé Proyurd a dévotement embaumé l'anecdote dans sa Vie de Maximilien Hobespierre. Scuiemeiit il y a introduit une variante. La scène ne se passe plus chez de Saint-Amaranthe, mais chez le cifoyen Sartines. (P. 168.)
On ne conçoit puscominent l'auteur de VUisloire des Girondins a pu supposerun moment que Robespierre dtna jamais chez de Saint Amarunihe, et qu’il y u entr’ouvril ses desseins pour y laisser lire l'espérance. » (T. VIII, p. 255). Du moins M. de Lamartine a-t-ii répudié avec dégoût la scène d'ivresse imaginée par d'inipudeois libeilisles.
décrié de l'ancien lieutenant général de police, de Sartines, étaient l’une et l’autre de mœurs fort équivoques avant la Révolution. Leur salon était une sorte de terrain neutre où le gentilhomme coudoyait l’acteur. Fleury et Elleviou en furent les hôtes de prédilection. Mirabeau y vint sous la Constituante, y joua gros jeu et perdit beaucoup. Plus tard, tous les révolutionnaires de mœurs faciles, Proly, Hérault- Séchelles, Danton, s’y donnèrent rendez-vous et s’y trouvèrent mêlés ù une foule d’artisans de contre-révolution. Robe.spicrre jeune s’y laissa conduire un soir au sortir de l’Opéra, avec Nicolas et Simon Duplay, par l’acteur Michot, un des sociétaires de la Comédie française. C'était longtemps avant le procès de Danton. Quand Robespierre eut eu connaissance de cette escapade, il blâma si sévèrement son frère et les deux neveux de son hôte que ceux-ci se gardèrent bien do remettre les pieds chezM"‘'de Saint-Amaranthe, malgré l’attrait d’une pareille maison pour des jeunes gens dont l’aîné n’avait pas vingt-neuf ans (1). La famille de Saint-Amaranthe fut impliquée par le comité de Sûreté générale dans la conjuration dite de Batz, parce que sa demeure était un foyer d’intrigues et qu’on y méditait le soulèvement des prisons (2). 'Vraie ou fausse, l’accusation, habilement soutenue par Élie Lacoste, établissait entre les membres de cette famille et les personnes arrêtées sous la prévention d’attentat contre la vie de Robespierre et de Collot d’Herbois un rapprochement étrange, dont la malignité des ennemis de la Révolution ne pouvait manquer de tirer parti.
(1) Voyez à ce sujet une lettre de M. Philippe Le Bas h de Lamartine, citée dans notre Bùtoire de Saint-Jiutf liv. V, ch. ii. — La maison de M™* de Saint-Ama* ranthe, désignée par quelques éerÎTains comme une des maisons les mieux hantées de Paris, araitété, même avant la Révolution, l’objet de plusieurs dénonciations. En voici une du âO juin 1793, qu'il ne nous parait pas inutile de mettre sous les yeux de nos lecteurs : o Georges Antoine Fontaine, citoyen de Paris, y demeurant, rue Fromentcau, héiel de Nevers , n" 38, section des Cardes françaises ^ déclare au comité de Salut public du département de Paris, séant aux Quatre-Nations, qu’au mépris des ordonnances ^ui prohibent toutes les maisons de jeux de hasard, comme tren/e-eLunct 6irt6«, et même qui condamnent k des peines pécuniaires et afflictives les délinquans, il vient de s’en ouvrir deux, savoir : une de irenie-ei~un chez la citoyenne Saint-Amaranthe, galerie du Palais-Royal, numéro 50, et une autre, de biribi^ tenue par le sieur Leblanc à l'bôtel de la Chine, au premier au-dessus de l'entresol d’un côté, rue de Beaujolloy, en face du café de Chartres, eide l’antre rue Neuve-des-Petits-Champs, en face la Trésorerie nationale.
Déclare, en outre, que ces deux maisons de jeux sont tolérées par la section de la Butte des Moulins et nommément favorisées par les quatre offîciers de police de cette section qui en reçoivent par jour, savoir : huit louis pour la partie de frenfe-et-tia, et deux pour celle de ôirtôt. n (ArcAtosi, comité de surveillance du département de Paris,
carton.)
(2) Rapport d’Élie Lacoste, séance du 26 prairial (Jfonifeur du 27 [15 juin 1794]).