LIVRE XIV. — AFFAIRE DE CATHERINE THÉOT
linil par démontrer à ses collègues combien il serait odieux de traduire au tribunal révolutionnaire quelques illuminés tout à fait étrangers aux passions politiques et un ancien Constituant qui avait donné à la Révolution des gages de dévouement. L’accusateur public fut aussitôt mandé, et l’ordre lui fut donné par Robespierre lui-même, au nom du comité de Salut public, de suspendre l’affaire. Fouquier objecta en vain qu’un décret de la Convention lui enjoignait de la suivre, force lui fut d’obéir, et de remettre les pièces au comité (1). Très-désappointé, et redoutant les reproches du comité de Sûreté générale, auxquels il n’échappa point, Fouquier-Tinville s’y transporta tout de suite. Là il rendit compte des faits et dépeignit tout son embarras, sentant bien le conflit entre les deux comités. « U, il, il, » dit-il par trois fois, « s’y oppose au nom du comité de Salut public. » — II, c’est-à-dire Robespierre, « répondit un membre, Amar ou Vadier. Oui, répliqua Fouquier(2). Si la volonté de Robespierre fut ici prépondérante, l’humanité doit s’en applaudir, car, grâce à son obstination, une foule de victimes innocentes échappèrent à la mort. L’animosité du comité de Sûreté générale contre lui en redoubla. Vadier ne se tint pas pour battu. Le 8 thermidor, répondant à Maximilien, il promit un rapport plus étendu sur cette affaire des illuminés dans laquelle il se proposa de faire figurer tous les conspirateurs anciens et modernes (3). Preuve qssez significative de la touchante résolution des Thermidoriens d’abattre la Terreur. Ce fut la dernière victoire de Robespierre sur les exagérés. Lutteur impuissant et fatigué, il va se retirer, moralement du moins, du comité de Salut public, se retremper dans sa conscience pour le dernier combat, tandis que ses ennemis, déployant une activité merveilleuse, entasse-
(1) Mémoire de Fonqaier-TinTille, daos VHistoire parlementaire, t. XWIV, p. S46. Combinez ce paasage avec une note du discours prononcé par Robespierre le 8 thermidor, p. *7.
(2) Mémoire de Faaquier*TinTUle, ti6i tuprà. ~ H. Michelet, qui marche b pieds Joints sur la vérité historique plutôt que de perdre un trait, a écrit : « Le grand mot je veux était rétabli, et la monarchie existait. « (T« VII, p. 372.) Quoi ! parce que, dans on dernier moment d’influence et par la seule force de la raison, Robespierre était par* venu b obtenir de ses collègues qu’on examinbt plus attentivement une affaire où se trouvaient compromises un certain nombre de victimes innocentes, le grand mot;e veux était rétabli, et la monarchie exisuit! Peut*on déraisonner b ce point! Pauvre monarque ! Il n’eut même pas le pouvoir de faire mettre en liberté ceux que du moins il parvint b soustraire b un jugement précipité qui eût équivalu b une sentence de mort. Six mois après Thermidor, dom Gerle était encore en prison, ce dont Courtois n’a pas manqué de faire un reproche b Vadier. Voy. la pièce LVII b la suite de son rapport.
(3) Jrofitleur du 11 thermidor [29 juillet 1794).
HISTOIItË UE ROBESPIERRE
ronl pour le perdre calomnies sur calomnies, mensonges sur mensonges, infaniies snr infamies.
Tous les historiens sans exception, favorables ou hostiles à Robes- ]iierre, ont cru que durant quatre décades, c’est-à-dire quarante jours avant sa chute, il s’était complètement retiré du comité de Salut public, avait cessé d’y aller. C’est là une erreur capitale, et l’on va voir combien il est important de la rectifier. Si en effet, depuis la fin de prairial jusqu’au 9 Thermidor, Maximilien s’était purement et simplement contenté de ne plus paraître au comité, il serait souverainement injuste à coup sûr de lui demander le moindre compte des rigueurs commises en messidor, et tout au plus serait-on en droit de lui reprocher avec quelques écrivains de n’y avoir opposé que la force d’inertie. Mais si, au contraire, nous prouvons que pendant ces quarante derniers jours il a siégé sans désemparer au comité de Salut public, comme dans cet espace de temps il a refusé de s’associer à la plupart des grandes mesures de sévérité consenties par ses collègues, comme il n’a point voulu consacrer par sa signature certains actes oppressifs, c’est donc qu’il y était absolument opposé, qu’il les combattit à outrance; c’est donc que, suivant l’expression de Saint-Just, il ne comprenait pas « cette manière prompte d’organiser la foudre à chaque instant (1). » Voilà pourquoi il mérita l’honorable reproche que lui adressa Barère dans la séance du 10 thermidor, d’avoir voulu arrêter le cours terrible, ?najeMueux de la Révolution; et voilà pourquoi aussi, n’ayant pu décider les comités à s’opposer à ces actes d’oppression multipliés dont il gémissait, il se résolut à appeler la Convention à son aide et à la prendre pour juge entre eux et lui.
Les Thermidoriens du comité ont bien senti l’importance de cette distinction; aussi se sont-ils entendus pour soutenir que Robespierre ne paraissait plus aux séances et que durant quatre décades il n’y était venu que deux fois, et encore sur une citation d’eux, la première pour donner les motifs de l’arrestation du comité révolutionnaire de la section de V Indivisibilité , la seconde pour s’expliquer sur sa prétendue absence (2). Robespierre n’était plus là
(I) Réponse des membres des deux anciens comités, p. 107, en note.
(i) tbid.t p. 7. Voyez aussi le rapport de Saladio, p. 99. « Il est convenu, » parait dire ironiquement $aladin , a que depuis le ti prairial Robespierre s'éloigne du comité. »