LIVRE XIV. — QBE ROBESPIERRE NE DÉSERTA POINT LE COMITÉ Î59S
pour répondre. Mais si en effet il eût rompu toutes relations avec le comité de Salut public, comment ses collègues de la Convention ne s'en seraient-ils pas aperçus? Or, un des chefs de l'accusation de Lecointre contre certains membres des anciens comités porte précisément sur ce qu’ils n’ont point prévenu la Convention de l’absence de Robespierre. Rien d’embarrassé sur ce point comme la réponse de Billaud-Varenne ; C’eût été un fait trop facile à excuser ; n’aurait-il pu prétexter une indisposition (1)? Mais, objectait-on, et les signatures apposées par Robespierre au bas d’un assez grand nombre d’actes? Ah! disent les uns, il a pu signer quand deux fois il est venu au comité pour répondre à certaines imputations, ou quand il affectait de passer dans les salles, vers cinq heures, après la séance, ou quand il se rendait secrètement au bureau de police générale (î). Il n’est pas étonnant, répond un autre en son nom particulier, que les chefs de bureau lui aient porté chez lui ces actes à signer au moment où il était au plus haut degré de sa puissance (3). En vérité! Et comment donc se fait-il alors que dans les trois premières semaines de ventôse, lorsque Robespierre était réellement retenu loin du comité par la maladie, les chefs de bureau n’aient pas songé à se rendre chez lui pour offrir à sa signature les arrêtés de ses collègues? Et comment expliquer qu’elle se trouve sur certains actes de peu d’importance, tandis qu’elle ne figure pas sur les arrêtés qui pouvaient lui paraître entachés d’oppression? Tout cela est misérable.
Quand Saladin rédigea son rapport sur la conduite des anciens membres des comités, il n’épargna pas à Robespierre les noms de traître et de tyran, c’était un tribut à payer à la mode du jour; mais comme il le met îi part de ceux dont il était chargé de présenter l’acte d’accusation, et comme sous les injures banales on sent percer la secrète estime de ce survivant de la Gironde pour l’homme ù qui soixante-douze de ses collègues et lui devaient la vie et auquel il avait naguère adressé ses hommages de reconnaissance ! L’abus du pouvoir poussé à l’extrême, la terre plus que jamais ensanglantée, le nombre plus que doublé des victimes, voilà ce qu’il met au compte des ennemis, que dis-je, des assassins de Robespierre, en ajoutant h l’appui de cette allégation, justifiée par les faits, ce rapprochement effrayant : « Dans les quarante-cinq jours qui ont précédé la retraite de Robespierre, le nombre des victimes est de cinq
(1) Réponse det membres des deux anciens comités, p. CI .
(2) Réponse de J.-S. Billaud à lecointre, p. 81.
(3) tbUl, p. 82.
HISTOIRE UE ROBESPIERRE
cenl-soixaiue-dix-scpl ; il s'éU'‘ve à mille deux cent quatre-vingl-six pour les quarante-cinq jours qui l’ont suivie jusqu’au 9 Thermidor (1). » Quoi de plus éloquent? et combien plus méritoire est la conduite de Maximilien si, au lieu de se tenir îi l’écart, comme on l’a jusqu’ici prétendu, il protesta hautement avec Couthon et Sainl-Jusi contre cette manière prompte d'improviser la foudre à chaque instant ! De toutes les listes d’accusés renvoyés devant le tribunal révolutionnaire de messidoren thermidor parles comités de Salut public et de Sûreté générale, une seule, celle du 2 thermidor, porte la signature de Maximilien à côté de celles de ses collègues (2). Une partie de ces listes, relatives pour la plupart aux conspirations dites des prisons, ont été détruites, et à coup sûr celles-là n’étaient point signées de Robespierre (3). Il ii’a pas signé l’arrélé en date du -l thermidor concernant rétablissement définitif de quatre commissions populaires créées par décret du 13 ventôse (3 mars 1794) pour juger tous les détenus dans les maisons d’arrêt des départements (4). — Ce jour-là, du reste, il ne parut pas au comité, mais on aurait pu, d’après l’allé'gation de Billaud, lui faire signer l’arrêté chez lui.
En revanche, une foule d’actes, tout à fait étrangers au régime de la Terreur, sont revêtus de sa signature. Le 5 messidor, il signe avec ses collègues un arrêté par lequel il est enjoint au citoyen Smitz d’imprimer en langue et en caractères allemands quinze cents exemplaires du discours sur les rapports des idées religieuses et morales avec les principes républicains (5). Donc ce jour-là l’entente n’était pas tout à fait rompue. Le 7, il approuve, toujours de concert avec ses collègues, la conduite du jeune Jullien à Bordeaux, et les dépenses faites par lui dans sa mission (6). La veille, il avait ordonnancé avec Carnot et Couthon le payement de la
(1) Rapport dd Saladin , p. 100.
(i) Voyez h cet égard tes pièces à ta suite du rapport de Satadin et les Crimes Ass sept membres des anciens eomUés^ par Lecointre, p. 132, 138. « Herman, son bonioe, n dit H. Michelet, t. Vit, p. 426, « qui faisait signer sus listes au comité de Salut pu> blic, se gardait bien de faire signer son maiire. » Où M. Michelet a-t*it tu qu’Herman f&t Thomme de Robespierre? Et, dans ce cas, pourquoi n'aurait-il pas fait signer son matlre î Est-ce qu’à cette époque on prévoyait la réaction et ses fureurs î
(3) D'après les auteurs de Tfrutotre parlementaire^ les signatures qui se rencontraient le plus fréquemment au bas de ces listes seraient celles de Carnot, de Billaud- Vareone et de Barëre. (T. XXXIV, p. 13.) Quant aux conspirations des prisons, Billaud- Varenne a écrit après Thermidor : « Nous aurions été bien coupables si nous aTiona pu paraître indi^érens... » Réponse de J.-N, Billaud à Laurent Lecointre, p. 75.
(4) Arrêté signé : Barère, Dubarran, C.-A. Prieur, Amar, Louis (du Bas- Rhin), Collot d’Herbois, Carnot, Voulland, Vadier, Saint-Just, Billaud-Varenne.
(5) Registre des arrêtés et délibérations du comité de Salut public, Archiva, 436 a a 73.
(6) Ibid,