‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille les sources originales et des documents entièrement inéditsChapitre 254 sur 354 · LIVRE XIV. — QUE ROBESPIERRE NE DÉSERTA POINT LE EOMITÉ !i9i · texte numérisé non relu

LIVRE XIV. — QUE ROBESPIERRE NE DÉSERTA POINT LE EOMITÉ !i9i

tous les doutes, ce sont les registres du comité de Salut public, registres dont Lecointre ne soupçonnait pas l’existence, que nous avons sous les yeux en ce moment, et où, comme déjà nous avons eu occasion de le dire, les présences de chacun des membres sont constatées jour par jour. Eh bien! du 15 prairial au 9 Thermidor, Robespierre manqua de venir au comité sept fois, en tout et pour tout, les 20 et 28 prairial, les 10, il, 14 et 29 messidor et le 4 thermidor (1).

Ce qu’il y a de certain, c’est que, tout en faisant acte de présence au comité, Robespierre n’ayant pu faire triompher sa politique à la fois énergique et modérée avait complètement résigné sa part d’autorité dictatoriale et abandonné à ses collègues l’exercice du gouvernement. Quel fut le véritable motif de la scission ? Il est assez difBcile de se prononcer bien affirmativement à cet égard, les Thermidoriens, qui seuls ont eu la parole pour nous renseigner sur ce' point, ayant beaucoup varié dans leurs explications. La détermination de Maximilien fut, pensons-nous, la conséquence d’une suite de petites contrariétés. Déjà, au commencement de floréal, une altercation avait eu lieu entre Saint-Just et Carnot au sujet de l’administration des armes portatives. Le premier se plaignait qu’on eût opprimé et menacé d’arrestation arbitraire l’agent comptable des ateliers du Luxembourg, à qui il portait un grand intérêt. La discussion s’échauffant, Carnot aurait accusé Saint-Just et ses amis d’aspirer à la dictature. A quoi Saint-Just aurait répondu que la République était perdue si les hommes chargés de la défendre se traitaient ainsi de dictateurs. Et Carnot, insistant, aurait répliqué : « Vous êtes des dictateurs ridicules. » Le lendemain, Saint-Just s’étant rendu au comité en compagnie de Robespierre : « Tiens, » se serait-il écrié en s’adressant à Carnot, « les voilà, mes amis, voilà ceux que tu as attaqués hier, n Or, quel fut en cette circonstance le rôle de Robespierre? « Il essaya de parler des torts respectifs avec un ton très-hypocrite, a disent les membres des anciens comités sur la foi desquels nous avons raconté cette scène, ce qui signi-

pierre et contre Saint-Just, on sent qu'il a gardé le sourenir cuisant de cette phrase du second : « Il n’y a que ceux qui sont dans les années qui gagnent les batailles. » Luiméoe dn reste, Carnot, n’écrirait-il pas, h la date du 8 messidor, aux représentants Richard et Cbondien, au quartier général de l’armée dn Nord, de concert avec Robespierre et Couthon : • Ce n’est pas sans peine que nous avons appris la familiarité et les égards de plusieurs de nos généraux envers les ofSeiers étrangers que nous regardons et voulons traiter eomme des brigands... » Catalogue Charavaj (janvier-févriar 1863.)

(1) Registre des délibérations et arrêtés du comité de Salut public, Archittt, 433 on 70 jusqu’à 436 ae 73.

coo

lie, à n'en pas douter, que Robespierre essaya de la conciliation (1). Si donc ce récit, dans les termes inênies où il nous a été transmis, fait honneur à quelqu’un, ce ii’esl pas assurément à Carnot. Que serait-ce si Robespierre et Saint-Just avaient pu fournir leurs explications! Dictateur! c’était, paraît-il, la grosse injure de Carnot, car dans une autre occasion, croyant avoir à se plaindre de Robespierre, au sujet de l’arrestation de deux commis des bureaux de la guerre, il lui aurait dit, en présence de Levasseur (de la Sarthe) : « Il ne .se commet que des actes arbitraires dans ton bureau de police générale, tu es un dictateur. » Robespierre furieux aurait pris en vain ses collègues à témoins de l’insulte dont il venait d’être l’objet. En vérité on se refuserait à croire à de si puériles accusations, si cela n’était pas constaté par le Moniteur (2). J’ai voulu savoir ù quoi m’en tenir sur cette fameuse histoire des secrétaires de Carnot, dont celui-ci signa l’ordre d’arrestation sans s’ew douter, comme il le déclara d’un ton patelin à la Convention nationale. Ces deux secrétaires, jeunes l’un et l’autre, en qui Carnot avait la plus grande confiance, pouvaient être fort intelligents, mais ils étaient plus légers encore. Un soir qu’ils avaient bien dîné, ils firent irruj>tion au milieu d’une réunion sectionnaire, y causèrent un effroyable vacarme et, se retranchant derrière leur qualité de .secrétaires du comité de Salut public, menacèrent de faire guillotiner l’un et l’autre (3). Us furent arrêtés tous deux, et relâchés peu de temps après; mais si jamais arrestation fut juste, ce fut assurément celle-là, et tout gouvernement s’honore qui réprime sévèrement les excès de pouvoir de ses agents (4).

(1) Héporue des membres des deux anciens comités aux imputations de Laurent Lerointre, p. 103, 104, note de la p. 21. — M. H. Carnot, dans les Mémoires sur son père, raconte un peu différemment la scène, d'après un récit de Prieur, et il termine par cette exclamation mélodramatique qu'il prête à Carnot s'adressant k Couthon, à Saint- Just et à Robespierre : «Triumvirs, vous disparaîtrez, a (T. T, p. 524.) Or il est à remarquer que dans la narration des anciens membres du comité, écrite peu de temps après Thermidor, il n’est pas question de Goutbon, et que Robespierre ne figure en quelque sorte que comme médiateur. Mais voilà comme on embellit l’histoire!

(S) Vov. le Moniteur dulO germinal an III (30 mars 1795). Séance de la Convention du 0 germinal.

(3) Archives, F, 7, 4437.

(4) Rien de curieux et de triste à la fois comme l'attitude de Carnot après Tbenni> dor. 11 a poussé le mépris de la vérité jusqu’à oser déclarer, en pleine séance de la Convention (6 germinal an III), que Robespierre avait lancé un mandat d'arrêt contre un restaurateur de la terrasse des Feuillants, uniquement parce que lui, Carnot, y allait prendre ses repas. Mais le bouffon de l'affaire, c'est qu'il signa aussi, sans le savoir, ce mandat. Aussi ne fut-il pas médiocrement étonné lorsqu’on allant dîner on lui dit que son traiteur avait été arrêté par son ordre. Je suis fiché, en vérité, de n’avoir pas découvert parmi les milliers d’arrêtés que j'ai eus sous les yeux cet ordre

Page 1