LIVRE XIV. — QUE ROBESPIERRE NE DÉSERTA POINT LE COMITÉ
Je suis convaincu, répéterai-je, que la principale raison de la retraite toute morale de Robespierre fut la scène violente à laquelle donna lieu, le 28 prairial, entre plusieurs de ses collègues et lui, la ridicule affaire de Catherine Théot, lui s’indignant de voir transformer en conspiration de pures et innocentes momeries, eux ne voulant pas arracher sa proie au comité de Sûreté générale. Mon opinion se trouve singulièrement renforcée de celle du représentant Levasseur, lequel a dû être bien informé, et qui, dans ses Mémoires, s’est exprimé en ces termes ; « Il est constant que c’est à propos de la ridicule superstition de Catherine Théot qu'éclata la guerre sourde des membres des deux comités (t). » Mais la résistance de Robespierre en cette occasion était trop honorable pour que ses adversaires pussent l’invoquer comme la cause de sa scission d’avec eux; aussi imaginèrent-ils de donner pour prétexte à leur querelle le décret du 20 prairial, qu’ils avaient approuvé aveuglément les uns et les autres. Au reste, la résolution de Maximilien eut sa source dans plusieurs motifs. Lui-même s’en est expliqué en ces termes dans son discours du 8 thermidor : « Je me bornerai à dire que depuis plus de six semaines, la nature et la force de la calomnie, I’impuissance de faire le bien et d’arrêter le mal, m’a forcé à abandonner absolument mes fonctions de membre du comité de Salut public, et je jure qu’en cela même je n’ai consulté que ma raison et la patrie. Je préfère ma qualité de représentant du peuple à celle de membre du comité de Salut public, et je mets ma qualité d’homme et de citoyen français avant tout (2). » Disons maintenant de quelles amertumes il fut abreuvé durant les six dernières semaines de sa vie.
Les anciens collègues de Robespierre au comité de Salut public Ont fait un aveu bien précieux ; la seule preuve matérielle, la pièce de conviction la plus essentielle contre lui, ont-ils dit, résultant de son discours du 8 thermidor à la Convention, il ne leur avait pas été possible de l’attaquer plus tôt (3). Or, si jamais homme, victime
d'trrestilion. Fut-ce aussi sans le savoir et dans l'innocence de son (oeur que le bon €arnot, suivant la malicieuse expression de Lecointre, écrivit de sa main et signa U petite recommaïuiation qui servit à Victor de Broglie de passeport pour l’échafaud?
(f } Mémoires de Levasseur^ t. III, p. I lü.
(S) Discours du 8 thermidor, p. 30.
(3) Réponse des membres des deux anciens comités aux imputations de Laurent Lecointre, p. 14.
d'une accusation injuste, s'est admirablement justifié devant ses concitoyens et devant l'avenir, c'est bien Robespierre dans le magnifique discours qui a été sou testament de mort. Et comment ne pas comprendre l'embarras mortel de ses accusateurs quand on se rappelle ces paroles de Fréron, du hideux Fréron lui-même, à la séance du 9 fructidor (26 août 1794) ; « Le tyran qui opprimait ses collègues plus encore que la nation était tellement enveloppé dans les apparences des vertus les plus populaires, la considération et la confiance du peuple formaient autour de lui un rempart si sacré, que nous aurions mis la nation et la liberté elle-même en péril si nous nous étions abandonnes à notre impatience de l'abattre plus tôt (1). » On a vu déjà comment il opprimait ses collègues : il suffisait d'un coup d'œil d’intelligence pour que la majorité fût acquise contre lui. Billaud-Varenue ne se révoltait-il pas à cette supposition que des hommes comme Robert Lindet , Prieur (de la Côte-d’Or), Carnot et lui avaient pu se laisser mener (2) ? Donc, sur ses collègues du comité, il n’avait aucune influence prépondérante, c’est un point acquis. Mais, ont prétendu ceux-ci, tout le mal venait du bureau de police générale, dont il avait la direction suprême et au moyen duquel il gouvernait despotiquement le tribunal révolutionnaire ; et tous les historiens de la réaction, voire même certains écrivains prétendus libéraux, d’accueillir avec empressement ce double mensonge thermidorien, sans prendre la peine de remonter aux sources.
Et d’abord signalons un fait en passant, ne fût-ce que pour constater une fois de plus les contradictions habituelles aux calomniateurs de Robespierre. Lecointre ayant prétendu n’avoir point attaqué Carnot, Prieur (de la Côte-d’Or) et Robert Lindet, parce qu’ils se tenaient généralement à l’écart des discussions sur les matières de haute police, de politique et de gouvernement, — tradition menteuse acceptée par une foule d’historiens superficiels, — Billaud-Varenne lui donna un démenti sanglant, appuyé des propres déclarations de ses collègues, et il insista sur ce que les meilleures opérations de l’ancien comité de Salut public étaient précisément celles de ce genre (3). Seulement, eut-il soin de dire, les attributions du bureau de police générale avaient été dénaturées par Robespierre.. Etabli au commencement de floréal, non point, comme on l’a dit, dans un but d’opposition au comité de Sûreté générale,
(1] Ripante det membret det deux ancient comiUt tux imjmIttUont de Laurent Lecointre, p. 84.
(S) Ripante de J. -S. Billaud à Laurent Lecointre, p. 94.
(3) Ibid.,p. 41.