LIVRE XIV. — LE BÜREAU DE POLICE GÉNÉRALE
mais pour surveiller les fonctionnaires publics, et surtout pour examiner les innombrables dénonciations adressées au comité de Salut public, ce bureau avait été placé sous la direction de Saint- Just, qui, étant parti en mission très-peu de Jours après, avait été provisoirement remplacé par Robespierre. Ecoutons à ce sujet Maximilien lui-méme : « J’ai été chargé momentanément, en l’absence d’un de mes collègues, de surveiller un bureau de police générale récemment et faiblement organisé au comité de Salut public. Ma courte gestion s’est bornée à provoquer une trentaine d’arrêtés, soit pour mettre en liberté des patriotes persécutés, soit pour s’assurer de quelques ennemis de la Révolution. Eh bien ! croira-t-on que ce seul mot de police générale a servi de prétexte pour mettre sur ma tête la responsabilité de toutes les opérations du comité de Sûreté générale — ce grand instrument de la Terreur, — des erreurs de toutes les autorités constituées, des crimes de tous mes ennemis? Il n’y a peut-être pas un individu arrêté, pas un citoyen vexé, à qui l’on n’ait dit de moi : « Voilà l'auteur de tes maux; tu serais heureux et libre s’il n’existait plus. » Comment pourrais-je ou raconter ou deviner toutes les espèces d’impostures qui ont été clandestinement insinuées, suit dans la Convention nationale, soit ailleurs, pour me rendre odieux ou redoutable (1) ! » l’ai sous les yeux l’ensemble complet des pièces relatives aux opérations de ce bureau de police générale (2) ; rien ne saurait mieux démontrer la vérité des assertions de Robespierre; et en consultant ces témoins vivants, en fouillant dans ces registres où l’histoire se trouve à nu et sans fard, on est stupéfait de voir avec quelle facilité les choses les plus simples, les plus honorables même, ont pu être retournées contre lui et servir d’armes à ses ennemis.
Quand Saladin présenta son rapport sur la conduite des membres de l’ancien comité de Salut public, il prouva, de la façon la plus lumineuse, que le bureau de police générale n’avait nullement été un établissement distinct, séparé du comité de Salut public, et que ses opérations avaient été soumises à tous les membres du comité et sciemment approuvées par eux. A cet égard la déclaration si nette et si précise de Fouquier-Tinville ne saurait laisser subsister l’ombre d’un doute : « Tous les ordres m’ont été donnés dans le lieu des séances du comité, de même que tous les arrêtés qui m’ont été transmis étaient intitulés : Extrait des registres du comté de Salut public, et signés de plus ou de moins de membres de ce
(t^ Discours du 8 Ihennidor, p. 30.
(tj ÀTckivu, À f 1, M37,
HISTOIHE DE ROBESPIERRE
comité (1], » Rien de simple comme le mécanisme de ce bureau. Tous les rapports, dénonciations et demandes adressés au comité de Salut public étaient transcrits sur des registres spéciaux. Le membre chargé de la direction du bureau émettait en marge son avis, auquel était presque toujours conforme la décision du comité.
En général, suivant la nature de l’affaire, il renvoyait à tel ou tel de ses collègues. Ainsi, s’agissait-il de dénonciations ou demandes concernant les approvisionnements ou la partie militaire ; « Communiquer à Robert Lindet, à Carnot, » se contentait d’écrire en marge Maximilien. Parmi les ordres d'arrestation délivrés sur l’avis de Robespierre, nous trouvons celui de l’ex-vicomte de Mailly, dénoncé par un officier municipal de Laon pour s’être livré à des excès dangereux en mettant la terreur à l’ordre du jour (2). Chacune des recommandations de Robespierre ou de Saint-Just porte l’empreinte de la sagesse et de la véritable modération. L’agent national du district de Senlis rend compte du succès de ses courses républicaines pour la destruction du fanatisme dans les communes de son arrondissement : on lui fait répondre qu’il doit se borner à ses fonctions précisées par la loi, respecter le décret qui établit la liberté des cultes et faire le bien sans faux zèle (3). La société populaire du canton d’Épinay, dans le département de l’Aube, dénonce le ci-devant curé de Pelet comme un fanatique dangereux et accuse le district de Bar-sur-Aube de favoriser la caste nobiliaire : Robespierre recommande qu’on s’informe de l’esprit de cette société populaire et de celui du district de Bar (4). L’agent national du district de Gompiègne dénonce des malveillants cherchant à plonger le peuple dans la superstition et dans le fanatisme; réponse :
« Quand on envoie une dénonciation, il faut la préciser autrement. » En marge d’une dénonciation de la municipalité de Passy contre Reine Vindé, accusée de troubler la tranquillité publique par .ses folies, il écrit : « On enferme les fous (S). » Au comité de surveillance de la commune de Dourdan, qui avait cru devoir ranger dans la catégorie des suspects ceux des habitants de cette ville ' convaincus d’avoir envoyé des subsistances à Paris, il fait écrire pour l’instruire des inconvénients de cette mesure et lui dire de révoquer son arrêté (6). La société populaire de Lodève s’étant
(1) Voy. le rapport de Saladin, où le trouve citée la déclaration de Fouquier-Tinvilie, p. 10 et 11.
(2) 8 prairial (27 mai 1794). Archives, F, 7, 4437.
(3) 13 prairial (1« juin). Ibid.
(4) 10 floréal (29 avril). Ibid.
(5) 19 floréal (8 mai). Ibid.
(6) 22 floréal (Il maj). Ibid. '