LIVRB XIV. — RAPPORTS AVEC LE TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE
de maintenir la Révolution dans les strictes limites de la justice inflexible et du bon sens.
Il nous reste à démontrer combien il demeura toujours étranger au tribunal révolutionnaire, à l’établissement duquel il n’avait contribué en rien. Et d’abord, ne craignons pas de le dire, comparé aux tribunaux exceptionnels et extraordinaires de la réaction thermidorienne ou des temps monarchiques et despotiques, oit le plus grand des crimes était d’avoir trop aimé la République, la patrie, la liberté, ce tribunal sanglant pourrait sembler un idéal de justice. De simples rapprochements suffiraient pour établir cette vérité; mais une histoire impartiale et sérieuse du tribunal révolutionnaire est encore à faire.
Emparons-nous d’abord de cette déclaration non démentie des membres de l’ancien comité de Salut public. « Il n’y avoit point de contact entre le comité et le tribunal révolutionnaire que pour les dénonciations des accusés de crimes de lése-nation, ou des factions ou des généraux, pour la communication des pièces et les rapports sur lesquels l’accusation était portée, ainsi que pour l’exécution des décrets de la Convention nationale (1). » Cela n’a pas empêché ces membres eux-mêmes et une foule d’écrivains sans conscience d’attribuer à Robespierre la responsabilité d’une partie des actes de ce tribunal. Quand le misérable espion Senar, arrêté avant le 9 Thermidor, à cause des excès et abus de pouvoir auxquels il s’était livré, vint déposer dans le procès de Fouquier-Tinville, où s’étaient donné rendez-vous toutes les haines contre-révolutionnaires , il déclara qu’un jour, à la suite d’une altercation, Fouquier l’avait menacé de le faire monter sjir les gradins, et que lui, Senar, ayant répondu ; « Comment pourrais-tu le faire, moi qui suis patriote ? » le farouche accusateur public avait répliqué: « Tu ne sais donc pas que quand Robespierre a décidé la mort de quelqu’un, patriote ou aristocrate, il faut qu’il y passe ? Ce mensonge exaspéra Vilain d’Aubigny, ancien protégé de Robespierre, devenu dantonisle exalté. Appelé à déposer à son tour, il s’exprima en ces termes: « Senar, dans sa déposition, fait dire ù Fouquier: « Quand Robespierre a décidé la mort de quelqu’un, patriote ou aristocrate, il
(I) Réponse des membres des anciens comités aux imputations de Laurent Lecointre, p. 4.T.
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niSTOIRE DE ROBESPIERRE
faut qu'il y passe, tandis qu’au contraire, en nous faisant part du propos que lui avait tenu Fouquier, il avait parl6 du comité collectivement et non pas de Robespierre individuellement , qu'il ne nomma point (1). » L’espiou Senar, un des plus lâches coquins qui soient sortis des bas-fonds de la Révolution franvaisc, espérait capter par là la bienveillance des vainqueurs de Thermidor, et c’est pourtant sur les déclarations d’un pareil dréle que beaucoup de fjtits ont pris place dans l’histoire, d’où la vérité indignée a toutes les peines du monde à les chasser.
Assez embarrassé pour expliquer l’absence des signatures de Robe.spierre, de Couthon et de Saint-Just sur les grandes listes d'accusés traduits au tribunal révolutionnaire en messidor et dans la première décade de thermidor, les anciens collègues de Maximilien ont dit : Qu’importe! « si c’était leur vœu que nous remplissions! (2) » Hélas! c’était si peu leur vœu que ce que Robespierre reprocha précisément à ses ennemis, ce fut — ne cessons pas de le rappeler — « d’avoir porté la Terreur dans toutes les conditions, déclaré la guerre aux citoyens paisibles, érigé en crimes ou des préjugés incurables ou des choses indifférentes, pour trouver partout des coupables et rendre la Révolution redoutable au peuple même (3). » A cette accusation terrible ils n’ont pu répondre que par des mensonges et des calomnies. Présenter le tribunal révolutionnaire comme tout dévoué à Maximilien, c’était chose assez difficile au lendemain du jour où ce tribunal s’était mis si complaisamment au service des vainqueurs, et, Fouquier-Tinville en tête, avait été féliciter la Convention nationale d’avoir su distinguer les Iraitres (4). Si parmi les membres de ce tribunal, jurés ou juges, quelques-uns professaient pour Robespierre une estime sans bornes, la plupart étaient à son égard ou indifférents ou hostiles. Dans le procès où furent impliquées les fameuses vierges de Verdun figuraient deux accusés nommés Bertault et Bonin, à la charge desquels on avait relevé, entre autres griefs, de violents propos contre Robespierre. Tous deux se trouvèrent précisément au nombre des acquittés (5). Cependant il paraissait indispensable de le rendre solidaire des actes de ce tribunal. « On s’estattaché particulièrement, » a-t-il dit lui-même,
(1) Voy. le procès 4e Fonquier-TinTilIe dans l'HUIoire parlementaire , t. XXXIV, p. 412, 413.
(2) Réponse dit memèree dei anetene comilit aux imputalionr de Laurent Leeointre, p. 53.
(3) Discours du 8 thermidor, p. 8.
(4) Séance du 10 thermidor (Voniteur du 12 [30 juillet 1194]).
(5) Audience du 5 fioréal (24 avril 1194), Moniteur du 13 floréal [2 mai 1194).
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« il prouver que le tribunal révolutionnaire était un tribunal de sang créé par moi seul, et que je maîtrisais absolument pour faire égorger tous les gens de bien, et même tous les fripons, car on voulait me susciter des ennemis de tous les genres (!]. » On imagina donc après Thermidor de répandre le bruit qu’il avait gouverné le tribunal par Dumas et par Goffinhal. On avait appris depuis, prétendait-on, qu’il avait eu avec eux des conférences journalières où sam doute il conférait des détenus à mettre en jugement (2). On ne s’en était pas douté auparavant. Mais plus la chose était absurde, invraisemblable, plus on comptait sur la méchanceté des uns et sur la crédulité des autres pour la faire accepter. Hommes de tête et de cœur, dont la réputation de civisme et de probité est demeurée intacte malgré les calomnies persistantes sous lesquelles on a tenté d’étouffer leur mémoire, Dumas et Goffinhal avaient été les .seuls membres du tribunal révolutionnaire qui se fussent activement dévoués à la fortune de Robespierre dans la journée du 9 Thermidor. Emportés avec lui par la tempête, ils n’étaient plus là pour répondre. A-t-on jamais produit la moindre preuve de leurs prétendues conférences avec Maximilien? Non ; mais c’était chose dont on se passait volontiers quand on écrivait l’histoire sous la dictée des vainqueurs. Dans les papiers de Dumas on a trouvé un billet de Robespierre, un seul c’était une invitation pour se rendre... au comité de Salut public (3) .
S'il n’avait aucune action sur le tribunal révolutionnaire, du moins, a-t-on prétendu encore , agissait-il sur Herman, qui, en sa qualité de commissaire des administrations civiles et tribunaux avait les prisons sous sa surveillance. Nous avons démontré ailleurs la fausseté de cette allégation. Herman, dont Robespierre estimait à juste titre la probité et les lumières, avait bien pu être nommé, sur la recommandation de Maximilien, président du tribun, il révolutionnaire d’abord, et ensuite commissaire des administrations civiles, mais ses relations avec lui se bornèrent à des relations purement officielles, et dans l’espace d’une année, il n’alla pas chez lui plus de cinq fois ; ses déclaratiaiis à cet égard n’ont jamais été démenties (4).'
(1) Discours du 8 thermidor, p.
(*2) Hépoiue des membres des anciens comités aux imputations de Lecoinire, p. 44.
(3) Voici celte inviiation citée en fac-similé k la suite des notes fournies par itobev> pierre k Saint-Jusl pour sou rapport sur les dantonistes : » Le comité de Salut public invite le ritoleu Dumas, vice*président du tribunal criminel, à sereudre au lieu de .«es séances demain b midi. ~ Paris, le 12 germinal, l'an II de la Bépublique. — Ho* bespierre. »
(4) Votez le Mémoire justifîcatif d’Herman, déjb Hté. VtV/e suprà.
Seulement il 6tait tout simple qu'en marge des rapports de dénonciations adressés au comité de Salut public, Maximilien écrivit : renvoté à Herman, autrement dit au commissaire de la police générale, comme il écrivait : renvoié à Carnot, à Robert Lindet, suivant que les faits dénoncés étaient de la compétence de tel ou tel de ces fonctionnaires. Ainsi fut-il fait pour les dénonciations relatives aux conspirations dites des prisons (1); et lorsque dans les premiers jours de messidor le comité de Salut public autorisait le commissaire des administrations civiles à opérer des recherches dans les prisons au sujet des complots contre la sûreté de la République, pour en donner ensuite le résultat au comité, il prenait une simple mesure de précaution toute légitime dans les circonstances où l’on se trouvait (2).
Cette affaire des prisons, à laquelle Maximilien pour sa part fut absolument étranger, a été prodigieusement enflée, exagérée par la réaction. Herman avait pour chef de division un individu nommé Thierriet-Grandpré , qui , durant tout le temps de sa puissance, se montra le plus servile des hommes. La servilité de cet homme ne se démentit pas à la chute du ministre, elle agit en sens inverse, voilà tout. Arrêté lui-même le 18 Thermidor (5 août 1794), il fut relâché quelques jours après, mais sa mise en liberté fut, à n’en pas douter, le prix d’un marché honteux ; appelé à déposer dans le procès de Fouquier-Tinville, il paya sa rançon en calomnies contre les vaincus. Cependant , tout en déchirant à belles dents celui aux pieds duquel il avait rampé quelques mois auparavant, il ne put s’empêcher de déclarer qu'il avait été « plein de confiance dans la sensibilité apparente et dans les actes extérieurs d’humanité d’Herman. » O puissrfnce irrésistible de la vérité! et que veut-on de plus que cet aveu involontaire! Ainsi, pour dessiller ses yeux, pour ne plus ajouter foi îi cette sensibilité, à ces actes d’humanité dont Her-
(1) Voyez entre autres les dênoDciatious de VaUgnos et de Grenier, détenus k Bi> côtre. Arc/iiner, F, 7, -4437,
(i) Arrêté signé : Robespierre, Barére, Carnot, Couthon, G.-A. Prieur, Billaud-Va» rennes, Collot d’Uerbois et Robert Lindet. — Absorbé par une véritable nionomanie, M. Michelet n*a vu là que la crainte dont étaient, selon lui , possédés les Robetpierristes d'être accusés d'indulgence, de connivence secrète avec la contre-révolution (t. Vil, p. 387). Aussi, pour se donner une sorte de point d'appui, a>t-it usé d’un petit stratagème. Au lieu de citer purement et simplement l'arrêté du comité de Salut public qu'on trouve à la suite du rapport de Saladin, sous le numéro \\V, p. 136, il présente comme l'arrêté même du comité le projet d’arrêté proposé par Herman à la suite de son rapport, rapport revêtu de l'approbation de Robespierre-, do BiUaud-Varenne et de Barère. Et comme M. Michelet est d’un esprit extrêmement inventif, H nous montre Robespierre signant, puis Barère signant à son tour complaisamment et faisant signer Billaud-Varenne. (T. VII, p. 388.)