LIVRE XIV. — LA PROCLAMATION DU DUC d'yORK
ennemis sur toutes les classes de la société; l'impossibilité de réussir fut la seule cause de sa retraite, toute morale. « L'impuissance de faire le bien et d'arrêter le mal m'a forcé il abandonner absolument mes fonctions de membre du comité de Salut public (1). » Quant à en appeler à la Convention nationale, dernière ressource sur laquelle il comptait, il sera brisé avec une étonnante facilité lorsqu'il y aura recours. Remplacé au fauteuil présidentiel, dans la soirée du 1" messidor, par le terroriste Élie Lacoste, un de ses adversaires les plus acharnés, peut-être aurait-il dê se méfier des mauvaises dispositions de l'Assemblée à son égard ; mais il croyait le droit côté converti îi la Révolution : là fut son erreur.
On se tromperait fort, du reste, si l'on s'imaginait qu'il voulût ouvrir toutes grandes les portes des prisons, au risque d'offrir le champ libre à tous les ennemis de la Révolution et d'accroître ainsi les forces des coalisés de l'intérieur et de l’extérieur. Décidé à combattre le crime, il n’entendait pas encourager la réaction. Ses adversaires, eux, n'y prenaient point garde ; peu leur importait, ils avaient bien souci de la République et de la liberté! Il s’agissait d’abord pour eux de rendre le gouvernement révolutionnaire odieux par des excès de tous genres, et d’en rejeter la responsabilité sur ceux qu’on voulait perdre. 11 y a dans le dernier discours de Robespierre un mot bien profond à ce sujet : « Si nous réussissons, disaient les conjurés, il faudra contraster par une extrême indulgence avec l'état présent des choses. Ce mot renferme toute la conspiration (2). » Cela ne s’est-il point réalisé de point en point au lendemain de Thermidor, et n’a-t-on point usé d’une extrême indulgence envers les traîtres et les conspirateurs? Il est vrai qu’en revanche on s’est mis à courir sus aux républicains les plus purs, aux meilleurs patriotes. Ce que Robespierre demandait, lui, c'était que, tout en continuant de combattre à outrance les ennemis déclarés de la Révolution, on ne troublât point les citoyens paisibles, et qu’on n’érigeât pas en crimes ou des préjugés incurables, ou des choses indifférentes, pour trouver partout des coupables (3). Telle fut la politique qu’il s’efforça de faire prévaloir dans le courant de messidor, à la société des Jacobins, où il parla non point constamment, comme on l’a si souvent et si légèrement avancé, mais sept ou huit fois en tout et pour tout dans l’espace de cinquante jours.
Ce fut dans la séance du 3 messidor (21 juin 1794) qu’à propos d’une proclamation du duc d’York, il commença à signaler les
(1) Diicours du 8 thermidor, p. 30.
(1) Ibii., p. 29.
(3) Ihid., p. 8.
UISTOIRE DE ROBESPIERRE
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manœuvres employées contre lui. Celte proclamation avait été rédigée à l’occasion du décret rendu sur le rapport de Barère, où il était dit qu'il ne serait point fait de prisonniers anglais ou hanovriens. C'était une sorte de protestation exaltant la générosité et la clémence comme la plus belle vertu du soldat, pour rendre plus odieuse la mesure prise par la Convention nationale. Robespierre démêla très-bien la perfidie, et dans un long discours improvisé, il montra sous les couleurs les plus hideuses la longue astuce et la basse scélératesse des tyrans. Reprenant phrase à phrase la proclamation du duc, après en avoir donné lecture, il établit un contraste frappant entre la probité républicaine et la mauvaise foi britannique. Sans doute, dit-il, aux applaudissements unanimes de la société, un homme libre pouvait pardonner à son ennemi ne lui présentant que la mort, mais le pouvait-il s'il ne lui offrait que des fers? York parlant d’humanité! lui le soldat d’un gouvernement qui avait rempli l’univers de ses crimes et de ses infamies, c'était à la fois risible et odieux. Certainement, ajoutait Robespierre, on comptait sur les trames ourdies dans l’intérieur, sur les pièges des imposteurs, sur le système d’immoralité mis en pratique par certains hommes pervers. N’y avait-il pas un rapprochement instructif à établir entre le duc d’York, qui, par une préférence singulière donnée à Maximilien, appelait les soldats de la République tes ■suidais de Robespierre, dépeignait celui-ci comme entouré d'une garde militaire, et ces révolutionnaires équivoques qui s’en allaient dans les assemblées populaires réclamer une sorte de garde prétorienne pour les représentants. « Je croyais être citoyen français, » s’écria Robespierre avec une animation extraordinaire, en repoussant les qualifications que lui avait si généreusement octroyées le duc d’York, « et il me fait roi de France et de Navarre ! » Y avait-il donc au monde un plus beau titre que celui de citoyen français, et quelque chose de préférable, pour un ami de la liberté, à l’amour de ses concitoyens? C’étaient là, disait Maximilien en terminant, des pièges faciles à déjouer; on n’avait pour cela qu'à se tenir fermement attaché aux principes. Quant à lui, les poignards seuls pourraient lui fermer la bouche et l’empécher de combattre les tyrans, tes traîtres et tous les scélérats.
La société accueillit par les plus vives acclamations ce chaleureux discours, dont elle vota d’enthousiasme l’impression, la distribution et l’envoi aux armées (1). En rendant compte des com-
(0 11 n’niite de ce discours qu'un compte rendu très-impirrait. (Voy. le Moniteur du U messidor (24 juin 1794). C'est la reproduction pure et simple de la version donnée par le Joumol de la Montagne. Quant à l'airété couccruanl l'impres&ion du (iis-