LIVRE XIV. — APPEL A LA JUSTICE ET A LA PROBITÉ
Barftre, qui ce jour-là présidait la société des Jacobins ; c’est une erreur tout à fait grossière (1). Barère n’a jamais attaqué et ne pouvait attaquer un gouvernement dont il était alors un des membres les plus influents ; il ne pouvait pas davantage s’opposer à des mesures que lui-même était ordinairement chargé de proposer. Cela est clair comme le jour. Les hommes auxquels Robespierre faisait allusion, c'étaient les Bourdon (de l'Oise), lesTallien, les Fouché, les Fréron, les Rovère; c’était à ces hommes de sang et de rapines qu’il jetait ce défi hautain : « Il faut que ces lâches conspirateurs ou renoncent à leurs complots infâmes, ou nous arrachent la vie. » Car il ne s’illusionnait pas sur leurs desseins; il savait bien qu’on en voulait à ses jours. Cependant il avait confiance encore dans le génie de la patrie, et en terminant il engageait vivement les membres de la Convention à se mettre en garde contre les insinuations perfides de certains personnages qui, en craignant pour eux-mêmes, cherchaient à faire partager leurs craintes. « Tant que la terreur durera parmi les représentants, ils seront incapables de remplir leur mission glorieuse. Qu’ils se rallient à la justice étemelle, qu'ils déjouent les complots par leur surveillance ; que le fruit de nos victoires soit la liberté, la paix, le bonheur et la vertu, et' que nos frères, après avoir versé leur sang pour nous assurer tant d’avantages, soient eux-mêmes assurés que leurs familles jouiront du fruit immortel que doit leur garantir leur généreux dévouement (2). n Comment de telles paroles n’auraient-elles pas produit une impression profonde s’ur une société dont la plupart des membres étaient animés du plus pur patriotisme. Ah ! si tous les hommes de cette époque avaient été également amis de la patrie et des lois, la Révolution se serait terminée d’une ma-
(t) Voj. ce qoe nom iTons dit pins bsot b ce sujet. H. Michelet, qui ne recale jtinais dennt use bévue , nous montre, dans son style pittoresque jusqu'au tririal, Robespierre < piuqant le président Barère.» (T. VII, p, 401). Pois il cite, entre guilUme(e, quelques paroles de Maximilien. Par malheur, et selon sa trop fréquente habitude, il cite inexactement. Ainsi il omet de dire, mais tout b fait, que l'orateur s'en prenait aux hommes qui attaquaient sourdement le gouTemement révolutionnaire; autrement le lecteur un peu intelligent se serait tout de suite aperçu qu'il ne pouvait être ici question de Barère, qui, formant, b cette époque, avec Billaud-Varenne, Collet d'Hei^ bois, Carnot, C.-A. Prieur et Robert Lindet , lu partie la plus influente du gouvernement, ne se serait pas amusé sans doute b s'attaquer lui-méme en attaquant le gouvernement et en s'opposant aux mesures que le plus souvent il était chargé de présenter. Mais cette hypothèse sert b M. Michelet de transition heureuse pour nous donner comme de l’histoire la fameuse scène oh le juré Vilate noua a dépeint Barère se pbmant dans un fauteuil et se lamentant sur le nombre de tètes demandées par Robespierre. {Vide suprd.)
(2) Voyez ce discours dans le Honiteur du 30 messidor (18 juillet 1794). Il est textuellement emprunté au Journal de la Monlagne.
niSTOIRK DE ROBESPIEBRE
ni&rc bien simple, sans être inquiétée par les factieux comme venait de le déclarer Robespierre. Mais tandis que de sa bouche sortait cet éloquent appel à la justice, à la probité, à l’amour de la patrie, la calomnie continuait son œuvre souterraine, et tous les vices coalisés se préparaient dans l’ombre à abattre la plus robuste vertu de ces temps héroïques.
Parmi les hommes pervers acharnés à la perte de Robespierre, nous avons déjà signalé l’odieux Fouché, qui, redoutant d’avoir à rendre compte du sang inutilement répandu à Lyon, cherchait dans un nouveau crime l’impunité de ses nombreux méfaits. Une adresse de.s habitants de Commune-Affranchie, en ramenant aux Jacobins la discussion sur les affaires lyonnaises, fournit é Robespierre l’occasion de démasquer tout à fait ce sanglant maître fourbe.
C'était le 23 messidor (H juillet 1794). Reprenant les choses de plus haut, Maximilien rappela d’abord la situation malheureuse où s'étaient trouvés les patriotes de cette ville à l’époque du supplice de Cbalier, supplice si cruellement prolongé par les aristocrates de Lyon. Par quatre fois le bourreau avait fait tomber la bâche sur la tête de l’infortuné maire, et lui, par quatre fois, soulevant sa tête mutilée, s’était écrié d’une voix mourante : Vive la République, attachn-moi la cocarde. L’orateur rappela ensuite la facilité avec laquelle Précy et d’autres conspirateurs étaient parvenus à s’échapper par la porte même où se trouvait le corps d’armée commandé par Dubois-Crancé, qu’il soupçonna toujours d’avoir favorisé cette évasion. Il- se plaignit aussi qu’au début la justice nationale n’eùt pas été exercée avec le degré de force et d’action exigé par les circonstances. On sait avec quelle modération Couthon usa de la victoire. Collot d’Herbois lui avait reproché de s’être laissé entraîner par une pente naturelle vers l’indulgence; il avait même dénoncé à Robespierre ce système d’indulgence inauguré par Couthon, en rendant d’ailleurs pleine justice aux intentions de son collègue. La commission temporaire établie pour juger les conspirateurs avait commencé par déployer de l’énergie ; mais bientôt, cédant h la séduction de certaines femmes et à de perfides manœuvres, elle s’était relâchée de sa pureté ; les patriotes avaient été de nouveau en butte aux persécutions de l’aristocratie, et, de désespoir, le républicain Gaillard, un des amis de Chalier s’était donné la mort. Mais la commission dont Robespierre accusait ici la faiblesse était