LIVRE XIV. VIOLEXTE APOSTROPHE CONTRE FOUCHE
séparait point sa cause, l’honneur d’avoir distingué l’erreur du crime et défendu les patriotes égan's. Or, l’homme qui, au dire de Maximilien, avait persécuté les patriotes de Commune-Affranchie « avec une astuce, une perfidie aussi lâche que cruelle », c’est-àdire Fouché, n’élait-il pas le même qui, à cette heure, se trouvait être l’âme d’un complot ourdi contre les meilleurs patriotes de la Convention? Mais le comité de Salut public ne serait point sa dupe, Robespierre le croyait du moins. Hélas! dans quelle erreur il était! « Nous demandons enfin, » dit-il, « que la justice et la vertu triomphent, que l’innocence soit paisible, le peuple victorieux de tous ses ennemis, et que la Convention mette sous ses pieds toutes les petites intrigues (1). » Couthon l’interrompit ici pour citer quelques faits à la charge de Dubois-Crancé, relativement au siège de Commune-Affranchie, et, à sa demande, Dubois-Crancé, dont l’arrestationt avait été naguère réclamée en pleine Convention à cause de sa conduite équivoque dans l’affaire de Lyon, fut rayé du tableau de la société. On convint, sur la proposition de Robespierre, d’inviter Fouché à venir se disculper des reproches dont il avait été l’objet.
Les fourbes ont partout des partisans, et Fouché n’en manquait pas au milieu même de la société des Jacobins, dont quelques jours auparavant on l’avait vu occuper le fauteuil. Robespierre jeune, revenu depuis peu de temps de l’armée du Midi, ne trouvant pas suffisante l’indignation de la société contre les persécuteurs des patriotes, s’élança à la tribune, et d’une voix émue raconta qu’on avait usé à son égard des plus basses flatteiâes pour l’éloigner de son frère. Mais, s’écria-t-il, on chercherait en vain à nous séparer. « Je n’ambitionne que la gloire d’avoir le même tombeau que lui. » Veeu touchant qui n’allait pas tarder à être exaucé. Couthon vint aus.si réclamer le privilège de mourir avec son ami : « Je veux partager les poignards de Robespierre. Et moi aussi! et moi aussi! » s’écria-t-on de tous les coins de la salle (2). Hélas ! combien, au jour de l’épreuve suprême, se souviendront de leur parole !
Le jour fixé pour entendre Fouché (26 messidor) était un jour solennel dans la Révolution, c’était le 14 juillet; ce jour-là tous les cœurs devaient être à la patrie, aux sentiments généreux. On s’atten-
(1) Comment 8'étODDer que dès 1794 Fouché ait été le fléau des plus purs pairiou-s! Ne fut-ce pas lui qui, sous le Consulat, lors de Texplosion de la machine infernate, œuvre toute royaliste, comme on sait, proscrivit unt de républicains innocents! Ne fut-ce pas lui qui, en 1815, fournit k la monarchie une liste de cent citoyens voués d’avance par lui à Teail, à la ruine, k la mort ?
(S) Voyez cette séance des Jacobins reproduite d'après le Journal de la Uonlagne dans le Moniteur du 26 messidor (14 juillet 1794).
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dail, aux Jacobins, à voir arriver Fouché; mais celui-ci n’était pas homme îi accepter une discussion publique, à mettre sa vie à découvert, à ouvrir son âme à ses concitoyens. La dissimulation et l’intrigue étaient ses armes ; il lui fallait les ténèbres et les voies tortueu.ses. Au lieu de venir, il adressa à la société une lettre par laquelle il la priait de suspendre son jugement jusqu’à ce que les comités de Salut public et de Sûreté générale eussent fait leur rapport sur sa conduite politique et privée. Cette métiancc à l’égard d’une société dont tout récemment il avait été le président était loin d’annoncer une conscience tranquilîe. Aussitôt après la lecture de cette lettre, Robespierre prit la parole : il avait pu être lié jadis avec l’individu Fouché, dit-il, parce qu’il l’avait cru patriote; et s’il le dénonçait, c’était moins encore. à cause de ses crimes jiassés que parce qu’il le soupçonnait de se cacher ^>our en commettre d’autres. Nous savons aujourd’hui si Robespierre se trompait dans ses prévisions. N’était-il pas dtins le vrai quand il présenlidt cet infâme Fouché comme le chef, l’âme de la conspiration à déjouer? Et pourquoi donc cet homme, après avoir brigué le fauteuil où il avait été élevé grâce aux démarches de quelques membres qui .s’étaient trouvés avec lui à Commune-Affranchie, refusaitil de soumettre sa conduite à l’appréciation de ceux dont il avait sollicité les suffrages? « Craint-il, s’écria Robespierre, cédant à l’indignation qui l’oppressait, « craint-il les yeux et les oreilles du peuple? Craint-il que sa triste figure ne présente visiblement le crime? que six mille regards lixés sur lui ne découvrent dans ses yeux son âme tout entière, et qu’en dépit de la nature qui les a cachées on n’y lise ses pensées (1)? Craint-il que son langage ne décèle l’embarras et les contradictions d’un coupable? » Puis, établi.ssant entre Fouché et les véritables républicains un parallèle écrasant, Robespierre le rangea au nombre de ces hommes qui n’avaient servi la Révolution que pour la déshonorer, et qui avaient employé la terreur pour forcer les patriotes au silence. « Ils plongeaient dans les cachots ceux qui avaient le courage de le rompre, et voilà le^crime que je reproche à Fouché. » Etaienl-ce là les principes de la Convention nationale? Son intention avait-elle jamais été de jeter la terreur dans l’ârae des bons citoyens? Et quelle ressource resterait-il aux amis de la liberté s’il leur était interdit de parler, tandis que des conjurés préparaient traîtreusement des poignards pour les assassiner ? On voit avec quelle perspicacité
(1) Dans II} tome XX de Vliistoire du Consulat et de VEmpire^ M. Tliiers, parlant de rc même Fouché» dit : « Eu portant à la tribune ta /acepd/e» louchet fausse. »
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Robespierre jugeait dès lors la situation. Fouché, ajoutait-il, « es un imposteur vil et méprisable (1). » Et comme s'il ne pouvait se résoudre à croire que la Providence abandonnât la bonne cause, il assurait, en terminant, que jamais la vertu ne serait sacrifiée â la basses.se, ni la liberté à des hommes dont les mains étaient « pleines de rapines et de crimes (2). » Mais, hélas! il se trompait ici cruellement; la victoire devait être du parti des grands crimes. Toutefois, ses paroles n’en produisirent pas moins une impression profonde, et, sur la proposition d’un membre obscur, Fouché bit exclu de la société.
Le futur duc d’Otrante continua de plus belle ses sourdes et coupables intrigues. « Je n’ai rien à redouter des calomnies de Maximilien Robespierre, » écrivait-il vers la fin de messidor à sa sœur, qui habitait Nantes... « dans peu vous apprendrez l’issue de cet événement, qui, j’espère, tournera au profit de la République. » Déjà les conjurés comptaient sitr le succès. Cette lettre, communiquée h Bé, alors en mission à Nantes, où il s’était fait bénir par une conduite semblable à celle de Robespierre jeune, éveilla les soupçons de ce représentant, homme à la fois énergique et modéré, patriote aussi intègre qu’intelligent. Il crut urgent de faire parvenir ce billet de Fouché au comité de Salut public, et chargea un aide de camp du général Dufresne de le porter sans retard (3). Quelques jours après, nouvelles lettres de Fouché et nouvel envoi de Bô. « ... Mon affaire... est devenue celle de tous les patriotes depuis qu’on a reconnu que c'est h ma vertu, qu’on n’a pu fléchir, que les ambitieux du pouvoir déclarent la guerre, » écrivait le premier à la date du 3 thermidor. La vertu de Fouché !! Et le surlendemain : « ... Encore quelques jours, les frippons [sic], les scélérats seront connus; l’intégrité des hommes probes sera triomphante. Aujourd’hui peut-être nous verrons les traîtres démasqués... » Non, jamais Tartufe n’a mieux dit. C’est Tartufe se signant avec du sang au lieu d’eau bénite. De plus en plus inquiet, Bô écrivit au comité de Salut public ; « Je vous envoie trois lettres de notre collègue Fouchel, dont les principes vous sont connus, mais dont il faut se hâter, selon moi, de confondre et punir les menées criminelles... (4) »
(1) Fouché, avons-nous dit, a contribué activement k perdre la République au U Thermidor, comme l'Empire en ISIS. La postérité a ratifié le jugement de Robespierre sur cet effronté personnage. «Je n’ai jamais vu un plus hideux coquin, » disait de lui rUInatre Dupont (de l’Eure). Vojez k ce aujet l'aitloire du deux Rerlaura- ItOM, par H. de Vaulabelle, t. III, p. éOé.
(1) Vo;ex, pour cette séance, le Jfonffeur du 3 thermidor (12 juillet 1794).
(3) Lettre de Bd au comité de Salut public, en date du 2 thermidor. [Archivée.)
(4) Ces lettres de Bd et de Fouché, révélées pour la première fois, sont en originaux
Par malheur celte lettre arriva trop tard et ne valut à Bô qu'une disgrUcc. Quand elle parvint au comité, tout était consommé. Nous sommes en efl'et à la veille d’une des plus tragiques et des plus déplorables journées de la Révolution.
aux Archives t où nous on avons pris copie. Comme les plus purs patriotes, et surtout comme partisan de Robespierre, Bd ne pouvait manquer d’être victime des calomnies des écrivains de la réaction. Cependant Ton d*eux a été obligé de reconnaître qu’à Nantes il n'avait cherché qu'à réparer les désastres et qu'à consoler les malheurs de cette grande cité, et de convenir qu'il laissa dans cette ville un souvenir qui ne mourra jamais. {Biographie universelUt â* édition, à l’article BO.) Bd avait tout simplement a{>pliqué dans sa mission la politique de Robespierre. Aussi distingué par ses talents comme médecin qu’honorable comme homme par sa probité, il rentra dans la vie privée quand il vit tomber le gouvernement de ton choix, cette République qu’il avait servie avec un dévouement si désintéressé, et il reprit l’exercice de sa profession à Fontainebleau, où il mourut en 1812.