livre XV. — DE SA PABTIEIPATION Ai:X AFFAIRES C3f
commissaires de la Convention. « Amis, » écrivait-il en nivôse à Saint-Just et îi Le Bas, à propos de quelques discussions qu'ils avaient eues avec leurs collègues J.-B. Lacoste et Baudot, «j’ai craint, au milieu de nos succès, et îi la veille d'une victoire décisive, les conséquences funestes d’un malentendu ou d’une misérable intrigue. Vos principes et vos vertus m’ont rassuré. Je les ai secondés autant qu’il étoit en moi. La lettre que le comité de Salut public vous adresse en même temps que la mienne vous dira le reste. Je vous embrasse de toute mon âme (1). » Un peu plus tard, il écrivait encore à ces deux glorieux associés de sa gloire et de son martyre ; « Mes amis, le comité a pris toutes les mesures qui dépendoient de lui dans le moment pour seconder votre zèle ; il me charge de vous écrire pour vous expliquer les motifs de quelques-unes de ses dispositions ; il a cru que la cause principale du dernier échec étoit la pénurie de généraux habiles ; il vous adressera les militaires patriotes et instruits qu’il pourra découvrir. » Puis, après leur avoir annoncé -l’envoi du général Stetenofer, oflicier apprécié pour son mérite personnel et son patriotisme, il ajoutait : « Le comité se repose du reste sur votre sagesse et sur votre énergie (2). » On voit avec quel soin, même dans une lettre particulière adressée à ses amis intimes, Robespierre s’effacait devant le comité de Salut public ; et l’on sait si Saint-Just et Le Bas ont justifié la confiance dont, à la recommandation de Maximilien, les avait investis le comité.
Maintenant, — toutes concessions faites aux nécessités de la défense nationale, — que Robespierre ait eu la guerre en horreur, qu’il l’ait considérée comme une chose antisociale , antihumaine , qu'il ait eu pour « les missionnaires armés » une invincible répulsion, c’est ce dont témoigne la lutte ardente soutenue par lui contre les partisiins de la guerre offensive. Les batailles où coulait à flots le sang des hommes n’étaient pas à ses yeux de bons instruments de civilisation. Si les principes de la Révolution se répandirent en Europe, ce ne fut point par la force des armes, comme le prétendent d’étranges publicistes, ce fut par la puissance de l’opinion. « Ce n’est ni par des phrases de rhéteur, ni même par des exploits guerriers, que nous subjuguerons l’Europe, » disait Robespierre, O mais par la sagesse de nos lois, la majesté de nos délibérations et la grandeur de nos caractères (3). » Les nations, tout en com-
(1) Lettre inédite en date du 9 nirôse an II (27 février 1794], de la collection Portier (de l'Oise).
(2) Lettre en date du 15 floréal an II (1 mai 1794), de la collection de M. Itertherin.
(.5) Discours du 8 thermidor.
HISTOIRE OK RORESPIERRE
battant, s'iiuprégnaieiil des idées nouvelles et tournaient vers la France républicaine de longs regards d’envie et d’espérance. Nos interminables courses armées à travers l’Europe ont seules tué l’enthousiasme révolutionnaire des peuples étrangers et rendu au despotisme la force et le prestige qu’il avait perdus. Si Robespierre engageait vivement ses concitoyens à se méfier de l’engouement militaire, s’il avait une très-médiocre admiration pour les rarmagnoles de son collègue Barère, si, comme Saint-Just, il n’aimait pas qu’on fît trop mousser les victoires, c’est qu’il connaissait l’ambition terrible qui d’ordinaire sollicite les généraux victorieux, c’est qu’instruit par les leçons de l’histoire, il savait avec quelle facilité les peuples se jettent entre les bras d’un chef d’armée habile et heureux, c’est qu’il savait enfin que la guerre est une mauvaise école de liberté; voilà pourquoi il la maudissait. Quel sage, quel philosophe, quel véritable ami de la liberté et de l’humanité ne lui en saurait gré?
Si nous examinons la situation intérieure, que de progrès accomplis ou à la veille de l’étre ! Tous les anciens privilèges blessants pour l’humanité, toutes les tyrannies seigneuriales et locales avec le despotisme monarchique au sommet, — en un mot l’œuvre inique de quatorze siècles, — détruits, anéantis, brisés. Les institutions les plus avantageuses se forment; l’instruction de la jeunesse, abandonnée ou livrée aux prêtres depuis si longtemps, est l’objet de la plus vive sollicitude de la part de la Convention ; des secours sont votés aux familles des défenseurs de la République ; de sages mesures sont prises pour l’extinction de la mendicité ; le code civil se prépare et se discute; enfin une constitution où le respect des droits de l’homme est poussé aux dernières limites attend, pour être mise à exécution, l’heure où, débarrassée de ses ennemis du dedans et du dehors, la France victorieuse pourra prendre d’un pas sûr sa marche vers l’avenir, vers le progrès. Contester à Robespierre la part immense qu’il eut dans ces glorieuses réformes, ce serait nier la lumière du jour. Au besoin, ses ennemis mêmes stipuleraient pour lui. « Ne sentiez-vous donc pas que j’avois pour moi une réputation de cinq années de vertus...; que j’avois beaucoup servi à la Révolution par mes discours et mes écrits ; que j’avois, en marchant toujours dans la même route à côté des hommes les plus vigoureux, su m’élever un temple dans le cœur de la plus grande partie des gens honnêtes... » lui fait dire, comme contraint et forcé, un de ses plus violents détracteurs (1). Cet aveu de la part d’un pamphlétaire hostile
(1 La tâte à ta queiie^ m* Première lelirette Hnbespierre à xes continuateurs ^ p. 5 • l fi: