LIVRE XV. — LA PÉTITION MaCENTHIES (>3<J
éti' ruultipliés pour éleiidre le système de terreur et de calomnie. Des agents impurs prodiguaient les arrestations injustes; des projets de finance destructeurs menaçaient toutes les fortunes modiques et portaient le désespoir dans une multitude innombrable de familles attachées à la Révolution; on épouvantait les nobles et les prêtres par des motions concertées... (1) » Comment ne pas flétrir l’injustice de ces écrivains prétendus libéraux qui viennent aujourd'hui, après tous les pamphlétaires de la réaction, lui jeter à la tête les mesures tyranniques, les maux auxquels il lui a été impossible de s’opposer et dont il était le premier à gémir! Tout ce qui était de nature à compromettre, à avilir la Révolution lui causait une irritation profonde et bien légitime. Un jour il plut à un individu du nom de Magenthies de réclamer de la Convention la peine de mort contre quiconque profanerait dans un jurement le nom de Dieu : n’était-ce point là une manœuvre contre-révolutionnaire? Robespierre le crut, et, dans une pétition émanée de la société des Jacobins, pétition où d’un bout à l’autre son esprit se reconnaît tout entier, il la fit dénoncer à l’Assemblée comme une injure à la nation elle-même. « N’est-ce pas l’étranger qui, pour tourner contre vousmêmes ce qu’il y a de plus sacré, de plus sublime dans vos travaux, vous fait proposer d’ensanglanter les pages de la philosophie et de la morale, en prononçant la peine de mort contre tout individu qui oserait laisser échapper ces mots ; Sacré nom de Dieu (2)? » Là se révèle le système de ceux qui s’évertuaient à transformer en prêtres les plus purs disciples de la raison. « Ah! » s’écriait Saint- Just dans son discours du 9 Thermidor, « ce ne sont point là des blasphèmes : un blasphème est l'idée de faire marcher devant Dieu les faisceaux de Sylla. » Voilà comme Saint-Just répondait d’avance à l’accusation portée après coup contre lui d’avoir demandé la dictature pour Robespierre, accusation dont nous démontrerons bientôt la fausseté et l’absurdité.
N’était-ce pas aussi pour déverser le ridicule sur la Révolution que certains personnages avaient inventé les repas communs en plein air, dans les rues et sur les places publiques, repas où l’on forçait tous les citoyens de se rendre. Cette idée d’agapes renouvelées des premiers chrétiens, d’une communion fraternelle sous les auspices du pain et du vin, avait souri à quelques patriotes de bonne foi, mais à courte vue. Ils ne surent pas démêler ce qu’il y avait de perfide dans ces dîners soi-disant patriotiques. Ici l’on
(1) Discours du 8 thermidor.
(2) Voj. cette pétiüou dans le Moniteur du 8 thermidor (26 juillet 1794).
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vuyait des riches insulter à la pauvreté de leurs voisins par des tables splendidement servies; là des aristocrates attiraient les sansculottes à leurs banquets somptueux et tentaient de corrompre l’esprit républicain. Les uns s’en faisaient un amusement : a A tasanlé. Picard, » disait telle personne à son valet qu’elle venait de rudoyer dans la maison. El la petite maîtresse de s’écrier avec affectation : Voyez comme j’aime l’égalité; je mange avec mes domestiques. » D’autres se servaient de ces banquets comme autrefois du bonnet rouge, et les contre-révolutionnaires accouraient s’y asseoir soit pour dissimuler leurs vues perfides, soit au contraire pour faciliter l’exécution de leurs desseins artilicieux. Payan à la Commune (1), Barère à la Convention (2), Robespierre aux Jacobins (3), dépeignirent sous de vives couleurs les dangers de ces sortes de réunions, et engagèrent fortement les bons citoyens à s’abstenir d’y assister désormais. Ces Conseils furent entendus ; les repas prétendus fraternels disparurent des rues et des places publiques, comme jadis, à la voix de Maximilien, avait disparu le bonnet rouge dont tant de royalistes se couvraient pour mieux combattre la Révolution.
Mais c’était là une bien faible victoire remportée par Robespierre, à côté des maux qu’il ne pouvait empêcher. Plus d’une fois son cœur saigna au bruit des plaintes dont il était impuissant à faire cesser les causes. Un jour un immen.se cri de douleur, jiarti d’Arras, vint frapper ses oreilles : « Permettez à une ancienne amie d’adresser à vous-même une faible et légère peinture des maux dont est accablée vplre patrie. Vous préconisez la vertu : nous sommets depuis six mois persécutés, gouvernés par tous les vices. Tous les genres de séduction sont employés pour égarer le peuple : mépris pour les hommes vertueux, outrage à la nature, à la justice, à la raison, à la Divinité, appât des richesses, soif du sang de ses frères. Si ma lettre vous parvient, je la regarderai comme une faveur du ciel. Nos maux sont bien grands, mais notre sort est dans vos
(1) Séance du coDscil général du 27 messidor (45 juillet). V07. le discours de Payan dans le Moniteur du 2 ilierœidor.
(2) Séance du 28 messidor (16 juillet 1794), Ifoni/eur du 29 messidor.
(3) Séance des Jacobins du 28 messidor (16 juillet 1794}. Aucun journal, que je sache, n*a rendu compte de celle séance. Je n’en ai trouvé mention que dans une lettre de Gamicr'Launav ii Hobespierre. Voy. celle lettre dans les Papitrt inédits. t. I*’’, p. 231.
LIVRL XV. — l’LALXTES IIE.S A.H11.S DE IUlUESl’lEltHE (U I
mains; loules les âmes vertueuses vous réclament... » Cette lettre était (le M"' Buissart (1), la femme de cet intime ami à qui Robespierre, au commencement de la Révolution, écrivait les longues lettres dont nous avons donné des extraits. Depuis, la correspondance était devenue beaucoup plus rare. Absorbé pai' ses immenses occupations, Maximilien n’avait guère le temps d’écrire à ses amis; l'homme public avait pour ainsi dire tué en lui l’homme privé. Ses amis se plaignaient, et très-amèrement quelquefois. « Ma femme, outrée de ton silence, a voulu t’écrire et te parler de la position où nous nous trouvons; pour moi, j’avois enfin résolu de ne plus te rien dire (2)..., » lui mamlait Buissart de son côté. — « Mon cher Bon bon..., » écrivait d’autre part, le 30 messidor, à Augustin Robespierre, Régis Deshortics, sans doute le frère de l’ancien notaire Deshorties qui avait épousé on secondes noces Eulalie de Robespierre, et dont Maximilien, on s’en souvient peuW-tre, avait aimé et failli épouser la fille, « Que te chargerai-je de dire â Maximilien? Te prierai-je de me rappeler â son souvenir, et où trouveras-tu l’homme privé? Tout entier à la patrie et aux grands intérêts de l’humanité entière, Robespierre n’existe plus pour ses amis... (3) »
Is ne savaient pas, les amis de Maximilien, h quelles douloureuses préoccupations l’ami dont ils étaient si fiers alors se trouvait en proie au moment où ils accusaient son silence.
Les plaintes dont M”' Buissart s’était faite l’écho auprès de Robespierre concernaient l’âpre et farouche proconsul Joseph Le Bon, que les Thermidoriens n’ont pas manqué de transformer en agent de Maximilien. « Voilà le bourreau dont se servait Robespierrre, » disaient d’un louchant accord Bourdon (de l’Oise) et André Dumont à la séance du 13 thermidor (2 août 1794) (4); et Guffroy de crier partout que Le Bon était un complice de la conspiration ourdie par Robespierre, Saint-Justet autres (5). Nul, il est vrai, n’avait plus d’intérêt â faire disparaître Le Bon, celui-ci ayant en main les preuves d’un faux commis l’année précédente par le misérable auteur de Rmgyff. Si quelque chose milite en faveur
(t) Nous avons sous les yeux l'original de ceUa lettre de Buissart, en date du 26 floréal (15niai 1794). Supprimée par Courtois, elle a été Insérée, mais d'une façon légèrement inexacte, dans les Pafterx tnédifj..., t. p. 254.
(2) Voy. Papier* inédüj..., t. I", p. 253.
(3) Lettre en date du 30 messidor (18 juillet 1794). Elle porte en suscription :^Au cilolen Robespierre jeune, maison du cîtoien Duplay, au premier sur le devant, rue Honoré, Paris.
(4) Moniteur du 16 thermidor (3 août 1794).
(5) Veyi notamment une lettre écrite par Guffi'oy à ses couciioyens d'Arras le . 10 thermidor (3 août 1794),
mSTOIRE DE ROBESPIERRE
(le Joseph Le Bon, c’est surtout l'indignité de ses accusateurs. Il serait d’ailleurs injuste de le mettre au rang des Carrier, des Barras et des Fouché. S’il eut, dans son proconsulat, des formes beaucoup trop violentes, du moins il ne se souilla p'oint de rapines, et l’on sait combien victorieusement il se justifia d’accusations de vol dirigées contre lui par quelques coquins. Commissaire de la Convention dans le département du Pas-de-Calais, il rendit à la République des services dont il serait également injuste de ne pas lui tenir compte, et que ne sauraient effacer les griefs et les calomnies sous lesquels la réaction («t parvenue à étouffer sa mémoire. Ce qu’il y a de vrai, c’est qu’il fut le ministre implacable des vengeances révolutionnaires, et qu’il apporta dans sa mission une dureté parfois excessive. Ce fut précisément IJi ce que lui reprocha Robespierre. Compatriote de ce dernier, Joseph Le Bon avait eu dans les premières années de la Révolution quelques relations avec Maximilien. Il lui avait écrit à diverses reprises, notamment en juin 1791, pour l’engager îi renouveler sa motion contre le célibat des prêtres (1), et un peu plus tard, en août, pour lui recommander chaudement un des vainqueurs de la Bastille, le citoyen Hullin, qui, arrivé au grade de capitaine, venait d’être suspendu de ses fonctions (2). Joseph Le Bon fut d’ailleurs nommé membre de la Convention sans autre recommandation que l’estime qu’il avait su inspirer Jt ses concitoyens par ses vertus patriotiques.
Chargé, au mois de brumaire de l’an II, de se rendre dans le Pasde-Calais pour y réprimer les manœuvres et les menées contrerévolutionnaires dont ce département était le théûtre (3), il déploya contre les aristocrates de ce pays une énergie terrible. Mais par qui fut-il encouragé dans sa reiloutable mission? Fut-ce par Robespierre? Lisez cette lettre : « ... Vous devez prendre dans votre énergie toutes les mesures commandées par le salut de la patrie. Continuez votre attitude révolutionnaire; l’amnistie prononcée lors de la constitution captieuse et invoquée par tous les scélérats est un crime qui ne peut en couvrir d’autres. Les forfaits ne se rachètent point contre une République, ils s’expient sous le glaive. Le tyran l’invoqua, le tyran fut frappé... Secouez sur les traîtres le
1 (1) Voy. cette lettre du» les Papiert inidili..., t. III, p. 137.
(1) Papieri inédilt..,, U III, p. 154. Général de dirision et comte de l'Empire, le protégé de Joseph Le Bon était commandant de la 1» dirision militaire lors de la tentatire du génial Mallet pour renrerser le gonremement impérial. Le général Hnllin est mort k Paris dans un âge assez arancé.
(3) Arrêté signé ; Robeapierre, Barére, Collot d'Herbois, Billand-Varenne, C.-A. Prieur et Carnot. Archives.