LIVRE XV. — TEMATIVES HOIR SORTIR UE LA TERHELR fî
occnpait le poste d'agent national de la commune d'Orléans, nous apprend les préoccupations où le tenait la moralité des dénonciateurs (t). Il avait toujours peur que des personnes inoffensives, que des patriotes même ne fussent victimes de vengeances particulières, persécutés par des hommes pervers; et ses craintes, hélas! n’ont été que trop justifiées. Il lui semblait donc indispensable de purifier les administrations publiques, de les composer de citoyens probes, dévoués, incapables de sacrifier l’intérêt général à leur intérêt particulier, et décidés à combattre résolûment tous les abus, sans détendre le ressort révolutionnaire. Les seuls titres k sa faveur étaient un patriotisme et une intégrité à toute épreuve. Ceux des représentants en mission en qui il avait confiance étaient priés de lui désigner des citoyens vertueux et éclairés propres k occuper les emplois auxquels le comité de Salut public était chargé de pourvoir. Ainsi se formèrent les listes de patriotes trouvées dans les papiers de Robespierre. Ainsi, comme on l’a vu plus haut, fut appelé au poste important de la commission des hospices et secours publics le Franc-Comtois Lerebours. Mais trouver des gens de bien et de courage en nombre suffisant n’était paÿ chose facile, tant d’indignes agents étaient par\'enus,en multipliant les actes d’oppression, k jeter l’épouvante dans les comrs! « Tu me demandes la liste des patriotes que j’ai pu découvrir sur ma roule, » écrivait Augustin k son frère, «ils sont bien rares, ou peut-être la torpeur empêchoit les hommes purs de se montrer par le danger et l’oppression où se trouvoil la vertu (2). » Robespierre pouvait se souvenir des paroles qu'il avait laissé tomber un jour du haut de la tribune : « La vertu a toujours été en minorité sur la terre. » Aux approches du 9 Thermidor, il fil, dit-on, des ouvertures k quelques Conventionnels dont il croyait pouvoir estimer le caractère et le talent, et
(1) Lettre à Deschemps, en date du 17 prairial an 11 (5 juin 1794). Devenu plus
tard membre de l’Académie francai&e, Aignao était, pendant la Révolution, un partisan et un admirateur sincère de Robespierre. < Je suis bien enchanté du retour de Saint- Just et de l’approbation que Robespierre et lui veulent bien donner à mes opérations. Le bien public, l’affermissement de la République une et indivisible, le triomphe de la vertu sur l’intrigue, tel esi le but que je me propose, tel est le seul sentiment qui m'anime, « écrivait-il k son « cher Deschamps ». qui sera frappé avec Robespierre. (Papiers t. I***, p. 16!^}. Bb bien! telle est la science, la bonne foi de la
plupart dea biographes, qu'ils font d'Aignan une victime de la tyrannie de Robespierre, tandis qu’au contraire Aignan fut poursuivi comme un ami , comme une créature de Maximilien. (Voy. notamment la Biographie universelle, a l'article Aignan). Chose assez singulière, cet admirateur de Ro^spierre eut pour successeur k l’Académie Dançaise le poète Soumet, qui fut un des plus violents calomniateurs de Robes> pierre, et qui mit ses calomnies en assez mauvais vers. (Voy. la Divine Epopée.)
(2) Lettre en date du 16 germinal an If (5 avril 1794), déjà citée.
IIKSTIIIIŒ l>E ItOBKSI'lERIlE
il churgea une personne de confiance de demander à Cambacérès s'il pouvait compter sur lui dans sa lutte suprême contre les révolionnaires dans le sens du crime (1). Homme d’une intelligence supérieure, Cambacérès sentait bien que la justice, l'équité, le bon droit, l'hunianité étaient du côté de Robespierre; mais, caractère médiocre, il se gai’da bien de se compromettre, et attendit patiemment le résultat du combat pour passer du côté du vainqueur. Ou conqtrend maintenant pourquoi, devenu prince et archichancelier de rCmpire, il disait, en parlant du 9 Thermidor : « Ç’a été un procès jugé, mais non plaidé. » Personne n’eût été plus que lui en état de le plaider en toute connaissance de cause, s'il .eût été moins ami de la fortune et des honneurs.
Tandis que Robespierre gémissait et s’indignait de voir des préjugés incurables, ou des choses indifl'érentes, ou de simples erreurs érigés en crimes (2), ses collègues du comité de Salut public et du comité de Sûreté générale proclamaient bien haut, au moment même où la hache allaient le. frapper, que les erreurs de l’aristocratie étaient des crimes irrémissibles (3). La force du gouvernement révolutionnaire devait être centuplée, disaient-ils, par la chute d’un homme dont lu popularité était trop grande pour une République (i). Le désir d’en finir avec la Terreur était si loin de la pensée des hommes de Thermidor, que, dans la matinée du fü, faisant allusion aux projets de Robespierre de ramener au milieu de la République « la justice et la liberté exilées », ils s’élevèrent fortement contre l’étrange présomption de ceux qui voulaient arrêter le cours rnajcstueiur, terrible da la Révolution française (5). Les anciens membres des comités nous ont du reste laissé un aveu trop précieux pour que nous ne saisissions pas l’occasion de le mettre encore une fois sous les yeux du lecteur. Il s’agit des séances du comité de Salut public à la veille môme de la catastrophe ; « Lorsqu'on faisoit le tableau des circonstances malheureuses où se trouvait la chose publique, disent-ils, chacun de nous cherchoit des
il) Ce fait a éié assuré à M. Uauréau par Godefroy Cavaiguac, qui le tenait de ton père; et la personne chargée de la démarche auprès de Cambacérès n'aurait été autre que CuToignac lui-méme. Four détacher de Robespierre ce membre de la Montagne, les Tliorinidoriens couchèrent son nom sur une des prétendues listes de proscrits qu'ils faisaient circuler. Après Thermidor, Caraiguac se rallia aux vainqueurs et trouva en eux un appui contre les accusations dont le poursuivit la réaction.
’â) Discours du 8 thermidor.
(3) Discours de Darère k la séance du 10 Iherinidor Juillet 1794j. Voy. U Moniteur du 12.
U) Ibid.
.*») Ibid, vide supri.
l.IVRE XV. — JACQUOTOT ET LES THERMIIIORIEXS 649
mesures et proposoit des moyens. Saint-Just nous arrêtoil, jouoil l’étonnement de n’Ctre pas dans la confidence de ces dangers, et se plaignoit de ce que tous les cœurs étoicnl fermés, suivant lui ; qu'il ne connaissoit rien, qu’il ne concevoit pas cette manière prompte d’improviser la foudre à chaque instance, et il nousconjuroit, au nom de la Republique, de revenir à des idées plus justes, à des mesures plus sages (t) ». C’était afnsi, ajoutent-ils, que le tra/fre les tenait en échec, paralysait leurs mesures et refroidi.ssait leur zèle (2). Saint-Just se contentait d’être ici l’écho des sentiments de son ami, qui, certainement, n’avait pas manqué de se plaindre devant lui de voir certains hommes prendre plaisir à multiplier les actes d’oppression et à rendre les institutions révolutionnaires odieuses par des excès (3).
Un simple rapprochement achèvera de démontrer cette vérité , ii savoir que le 9 Thermidor fut le triomphe de la Terreur. Parmi les innombrables lettres trouvées dans les papiers de Robespierre, il y avait une certainequantité de lettres anonymes pleines d’invectives, de bave, de fiel, comme sont presque toujours ces œuvres de lâcheté et d’infamie. Plusieurs de ces lettres provenant du même autour, et remarquables par la beauté et la netteté de l’écriture, contenaient, au milieu de réflexions sen.sêcs et de vérités que Robespierre était le premier îi reconnaître, les plus horribles injures contre le comité de Salut public. A la suite de son rapport. Courtois ne manqua pas de citer avec complaisance une de ces lettres où il était dit que Tibère, Néron, Caligula, Auguste, Antoine et Lépide n’avaient jamais rien imaginé d’aussi horrible que ce qui se passait{4). El Courtois de s’extasier, — naturellement (3).
Ces lettres étaient d’un homme de loi, nommé Jacqudtot, demeurant rue Saint-Jacques. Robespierre ne se préoccupait guère de ces lettres et de leur auteur, dont sur plus d’un point du reste il partageait les idées. Affamé de persécution comme d’autres de justice, l’ancien avocat, lassé en quelque sorte de la tranquillité dans laquelle il vivait au milieu de cette Terreur dont il aimait tant à dénoncer les excès, écrivit une dernière lettre, d’une violence inouïe, où il stigmatisa rudement la politique extérieure et intérieure du comité de Salut public; puis il signa son nom en toutes lettres, et, celte
( 1 ) Htponie det membrtt du deux ancietu comilit de Salut publie et de SùreU générale aux imputalùme de Laurent Leeointre, note de la p. ÏT. Voy. p. 107.
(ï) Voy. notre Histoire de Saiut-Juet.
(3) Diacoura du 8 thermidor.
(4) Pièce k la auite du rapport de Courtoii, numéroa XXXI et XXXII.
(5) P. 18 du rapport.
fois, il adressa sa missive à Saint-Just: « Jnsqa'à présent j'ai gardé l'anonyme, mais maintenant que je crois ma malheureuse patrie perdue sans ressource, je ne crains plus la guillotine, et je signe (1). » D’autres, les Legendre, les Bourdon (de l’Oise), par exemple, se fussent empressés d’aller déposer ce libelle sur le bureau du comité afin de faire montre de zèle, eussent réclamé l’arrestation de l’auteur ; Saint-Just n’y fit nulle attention ; il mit la lettre dans un coin, garda le silence, et Jacquotot continua de vivre sans être inquiété jusqu’au 9 Thermidor. Mais au lendemain de ce jour néfaste, les glorieux vainqueurs trouvèrent les lettres du malheureux Jacquotot, et sans perdre un instant ils le firent arrêter et jeter dans la prison des Carmes (2), tant il est vrai que la chute de Robespierre fut le signal' du réveil de la modération, de la justice et de l’humanité.
C’est ici le lieu de faire connaître par quels étranges procédés, par quels efforts incessants, par quelles manœuvres criminelles les ennemis de Robespierre sont parvenus à ternir sa mémoire aux yeux d’une partie du monde aveuglé. Nous dirons tout à l’heure de quelle réputation éclatante et pure il jouissait au moment de sa chute , et pour cela nous n’aurons qu’à interroger un de ses plus violents adversaires. Disons auparavant ce qu’on s’est efforcé d’en faire, et comment on a tenté de l’assa.ssiner au moral comme au physique.
Un historien anglais a écrit : « De tous les hommes que la Révolution française a produits, Robespierre fut de beaucoup le plus remarquable... Aucun homme n’a été plus mal représenté, plus défiguré dans les portraits qu’ont faits de lui les annalistes contemporains de toute espèce (3). » Rien de plus juste et de plus vrai. Pareils à des malfaiteurs pris la main dans le sac et qui, afin de donner le change, sont les premiers à crier : au voleur ! les Ther-
(1) L’original de cette lettre est aux Archivu. Elle porte en suscription : Au citoyen Saint-Just, député à la Convention et membre du comité do Salut public.
Voici l'ordre d'arrestation de Jacquotot : « Paris, le 11 thermidor... Les comités de Salut public et de Streié générale arrêtent que le nommé Jacquotot, ci-devant homme de loi, rue Saint-Jacques, 13, sera mis sur-le-champ en état d'arrestation dans la maison de détention dite des Carmes ; la perquisition la plus exacte de ses papiers sera faite, et ceux qui paraîtront suspects seront portés au comité de Sflreté générale de la Convention nationale. Barère, Dubarran, Billaud-Varenne, Robert Lindel, Jagot, Voulland. Moïse Bayle, C.-A. Prieur, Collet d'Herboit, Vadier. • (ArrMees, coll. 119.)
(3) Alison, Uûtory of Europe, 1849, L II, p. 145.