‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille les sources originales et des documents entièrement inéditsChapitre 276 sur 354 · LIVRE XV. — COMMENT ON EST PARVENl' A NOIRCIR SA RÉPUTATION · texte numérisé non relu

LIVRE XV. — COMMENT ON EST PARVENl' A NOIRCIR SA RÉPUTATION

midoriens, comme on l’a vu, mettaient tout en œuvre pour rejeter sur Robespierre la responsabilité des crimes dont ils s’étaient couverts. D’où ce cri désespéré de Maximilien : « J’ai craint quelquefois, je l’avoue, d’être souillé aux yeux de la postérité par le voisinage impur des hommes pervers qui s’introduisaient parmi les sincères amis de l’humanité (1). » Et ces hommes, quels étaient-ils? Ceux-là mêmes qui avaient poursuivi les dantonistes avec le plus d’acharnement. Nous le savons de Robespierre lui-même : « Que dirait-on si les auteurs du complot... étaient du nombre de ceux qui ont conduit Danton et Dcsmoulins à l’échafaud (2)? » Les hommes auxquels Robespierre faisait ici allusion étaient Vadier, Amar, Voulland, Rillaud-Varenne. Ah ! à cette heure suprême, est-ce qu’un bandeau ne tomba pas de ses yeux? Est-ce qu’une voix secrète ne lui reprocha pas amèrement de s’être laissé tromper au point de consentir à abondonner ces citoyens illustres ?

Cependant, une fois leur victime abattue, les Thermidoriens ne songèrent pas tout d’abord à faire de Max'milien le bouc émissaire de la Terreur ; au contraire , ainsi qu’on l’a vu déjà , ils le dénoncèrent bien haut comme ayant voulu arrêter le cours majestueua, terrible de la Révolution. Il est si vrai que le coup d’État du 9 Thermidor eut un caractère ultra-terroriste, qu’après l’événement Rillaud-Varenne et Collot d’Herbois durent quitter leurs noms de Varenne et de d’Herbois comme entachés d’aristocratie (3). Et le 19 fructidor (1" septembre 1794) on entendait encore le futur duc d’Otrante , l’exécrable Fouché, s’écrier ; « Toute pensée d’indulgence est une pensée contre-révolutionnaire (4). » Mais quand la contre-révolution en force fut venue s’asseoir sur les bancs de la Convention, quand les porti^s de l’As.serablée eurent été rouvertes à tous les débris du parti girondin et royaliste, quand la réaction enfin se fut rendue maîtresse du terrain, les Thermidoriens changèrent de tactique, et ils s’appliquèrent à charger Robespierre de tout le mal qu’il avait tenté d’empêcher, de tous les excès qu’il avait voulu réprimer. Les infamies auxquelles ils eurent recours pour arriver à leurs fins sont à peine croyables.

On commença par chercher à ternir le renom de pureté attaché à sa vie privée. Comme il arrive toujours au lendemain des grandes catastrophes, il ne manqua pas de misérables pour lancer contre le géant tombé des libelles remplis des plus dégoûtantes calomnies.

(1) DiscüUi^ du 8 thermidor.

(2) Ibid.

(3) Aucun hisiorien, que je sache, n'a jusqu’à ce jour signalé cette particularité.

(4) Voy. le Uoniteur du 19 fructidor an H (5 septembre 1794.)

HISTOIRE DE KUllESPIEnRE

Dos le 27 iheiTuidor (14 août I7i)i), un des hommes les plus vils et les plus décriés de la Convention , un de ceux dont Robespierre aurait aimé à punir les excès et les dilapidations, l’ex-corate de Barras, le digne acolyte de Fréroii, osait, en pleine tribune, l'accuser d’avoir entretenu de nombreuses concubines, de s’être réservé la propriété de Monceau pour ses plaisir, tandis que Couthon s’était approprié Bagatelle, et Saint-Just le Raincy (1). Et les voûtes de la Convention ne s’écroulèrent pas quand ces turpitudes tombèrent de la bouche de rhomme qui plus tard achètera, du fruit de ses rapines peut-être, le magnilique domaine de Grosbois (2). Barras ne faisait du reste qu’accroître et embellir ici une calomnie émanée de quelques misérables appartenant à la société populaire de Maisons- Alfort, lesquels, pour faireleur cour au parti victorieux, eurent l’idée d’adresser au comité de Sûreté générale une dénonciation contre un chaud partisan de Robespierre, contre Deschamps, le marchand mercier de la rue Bethisy, dont jadis Maximilien avait tenu l’enfant sur les fonts de bai)femc. Deschamps avait loué à Maisons-Alfori une maison de campagne qu'il habitait avec sa famille dans la belle saison, et où ses amis venaient quelquefois le visiter. Sous la plume des dénonciateurs, la maison de campagne se transforme en superbe maison d’émigré où Deschamps, Robespierre, Hanriot et quelques officiers de l’État major de Paris venaient se livrer à des orgies, courant à cheval quatre et cinq de front à bride abattue, et renver.sant les habitants qui avaient le malheur de se trouver sur lt!ur passage. Quelques lignes plus loin, il est vrai, il est dit que

(1) Jfoni7eur du 39 thermidor (16 août 1794).

(3) De gravee accusations de dilapidation furent dirigées contre Barras et Fréron, notamment à la séance de la Convention du 3 vendémiaire an III (Afontleur du 6 vendémiaire [37 septembre 1794]). L'active participation de ces deux représentants au coup d’Btatde Thermidor contribua certainement à les faire absoudre par l’Assemblée. Consultez à ce sujet les Mémoires de Barère qui ici ont un certain poids, (t. IV, p. 3i3.) L’auteur assez favorable d’une vie de Barras, dans la Biographie universelle (Beau* champ), assure que ce membre du Directoire recevait des pots>de-viu de 50 à 100,000 francs des fournisseurs et hommes à grandes affaires qu’il favorisait. Est-il vrai que, devenu vieux. Barras ail senti peser sur sa conscience, comme un remords, le souvenir du 9 Thermidor ? Voici ce qu'a raconté à ce sujet M. Alexandre Dumas : « Barras nous reçut dans son grand fauteuil qu'il ne quittait guère plus vers les dernières années do sa vie. Il se rappelait parfaitenienl mon père, l'accident qui l'avait éloigné du commandement de la foKC armée au 13 vendémiaire, et je me souviens qu'il me répéta plusieurs fois, ce jour-lfa, ces paroles, que je reproduis textuellement: e Jeune homme, n'oubliez pas ce que vous dit un vieux républicain : je u’ai que deux regret», je devrais dire deux remords, et ce seront les seuls qui seront assis h mon chevet le jouroü je mourrai : J’ai le double remords d'avoir renversé Robespierre par le 9 Thermidor, et élevé Bonaparte par le 13 Vendémiaire. » {Mémoiret d'AlejMndrt Dumas [Feuilleton de la Presse du 37 août 1853].}

LIVnE XV. — l.ES BEUX AMIS l»E LA LIBERTÉ 683

Robespierre, Couthon et Saint-Just avaient promis de venir dans cette maison, mais qu'ils avaient changé d’avis. Il ne faut point demander de logiqiie à ces impurs artisans de calomnies (t).

Que de pareilles inepties aient pu s'imprimer, passe encore, il faut s’attendre à tout de la part de certaines natures perverses ; mais qu’elles se soient produites Ji la face d’une Assemblée qui si longtemps avait été témoin des actes de Robespierre; qu’aucune protestation n’ait retenti à la lecture de cette pièce odieuse, c’est à confondre l’imagination. Courtois, dans son rapport sur les papiers trouvés chez Robespierre et ses complices, suivant l’expre.ssion thermidorienne, n’osa point, il faut le croire, parler de ce document honteux; mais un peu plus tard, et la réaction grandissant, il jugea à propos d’en orner le discours prononcé par lui à la Convention sur les événements du 9 Thermidor, la veille de l’anniversaire de cette catastrophe. Comme Barras, l’immonde Courtois trouva moyen de surenchérir sur cette dénonciation signée de trois habitants de Maisons-Alfort. Par un procédé qui lui était familier, comme on le verra bientôt, confondant Robespierre avec une foule de gens auxquels Maximilien était complètement étranger, et même avec quelques-uns de ses' proscripteurs, proscrits à leur tour, il nous peint ceux qu’il appelle nos tyrans prenant successivement pour lieu de leurs plaisirs et de leurs débauches, Auteuil, Passy, Vaiives etissy (2). C’est lîi que, d’après des notes anonymes (3), on nous montre Couthon s’apprêtant à établir son trôné à Clermont, promettant quatorze millions pour l’embellissement de la ville, et se faisant préparer par ses créatures un palais superbe à Chamallière (4)! Tout cela dit et écouté sérieusement.

Du représentant Courtois aux coquins qui ont écrit le livre intitulé : Histoire de. la Révolution par deux amis de la liberté, il n’y a qu’un pas. Dans cette amvre, où tant d’écrivains, hélas! ont été puiser des documents, on nous montre Robespierre arrivant la nuit,

(1) Les signataires de celte dénonciation méritent d'être connus; c'étaient Prenille, vice-président, Bazin et Trouvé, secrétaires de la société populaire de Haisons-AIfort. Voyez celte dénonciation, citée tn extenxo, à la suite du rapport de Courtois sur les événements du 9 Thermidor, p. 83. — Les dénonciateurs se plaignaient surtout qu'h la date du 28 thermidor, Deschamps n'eût pas encore été frappé du glaive de la loi. Leur voeu ne tarda pas à être rempli ; le pauvre Deschamps fut guillotiné le 5 fructidor an 11 [ti août 1794).

(2) Rapport sur les événements du 9 Thermidor, p. 24.

(3) Voyez ces notes h la suite du rapport de Courtois sur les événements du 9 Tber* midor, p. 80.

^4) Ibid., p. 3t. J'ai ru entre les mains l'original de cette note, en mai^e de laquelle Courtois a écrit : Vérités tardives!

à petit bruit, dans un beau château garni de femmes de mauvaise vie, s'y livrant à toutes sortes d’excès, au milieu d’images lubriques réfléchies par des glaces nombreuses, à la lueur de cent bougies, signant d’une main tremblante de débauches des arrêts de proscription, et laissant échapper devant des prostituées qu’il y aurait bientôt plus de six raille Parisiens égorgés (1). Voilà bien le pendant de la fameuse scène d’ivresse chez de Saint-Amaranthe. C’est encore dans ce livre honteux qu’on nous montre Robespierre disposé à frapper d’un seul coup la majeure partie de la Représentation nationale, et faisant creuser de vastes souterrains, des catacombes où l’on pût enterrer « des immensités de cadavres (2). » Jamais romanciers à l'imagination pervertie , depuis M"*' de Genlis jusqu'à ceux de nos jours, n’ont aussi lâchement abusé du droit que se sont arrogé les écrivains de mettre en scène dans des œuvres de pure fantaisie les personnages historiques les plus connus, et de dénaturer tout à leur aise leurs actes et leurs discours. Devant ces inventions de la haine où l’ineptie le dispute à l’odieux, la conscience indignée se révolte ; mais il faut surmonter son dégoût, et pénétrer jusqu’au fond de ces sentinos du cœur humain pour juger ce dont est capable la rage des partis. Ce's mêmes amis de la liberté ont inséré dans leur texte, comme un document sérieux, une lettre censément trouvée dans les papiers de Robespierre , et signée Niveau, lettre d’un véritable fou, sinon d’un faussaire. C’est un tissu d’absurdités dont l’auteur, sur une foule de points, semble ignorer les idées de Robespierre; mais on y lit des phrases dans le genre de celle-ci ; «Encore quelques têtes à bas, et la dictature vous est dévolue; car nous reconnaissons avec vous qu’il faut un seul maître aux Français. » On comprend dès lors que d’honnêtes historiens comme les deux amis de la liberté n’aient pas négligé une telle pièce. Cette lettre ne figure pas à la suite du premier rapport de Courtois : ce représentant l’aurait-il dédaignée ? C’est peu probable. Il est à présumer plutôt qu’elle n’était pas encore fabriquée à l’époque où il écrivit son rapport (3).

(I) Hitloire de la Bévolulioa, par deux amie de la liberli, I. XIII, p. 300 et 301. (t)/Md..p. 362, 36i. C'est encore U, du reste, uneampIiBcation du récit de Courtois. Voyez son rapport sur les érénements du9 Thermidor, p. 9.

(3) Les éditeurs des Papiere inidile ont donné cette lettre comme inédite ; ils n'avaient pas lu apparemment VHieloiTe de la Rivolulion, par deux amie delà liierU. Voy. Papiere inédile, t. I, p. 26t.

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