LIVRE XV. — U.N MOT SUR LE REPRéSENTANT COURTOIS
J'ai nommé Courtois! Jamais homme ne fut plus digne du mépris public. Si quelque chose est de nature à donner du poids aux graves soupçons dont reste encore chargée la mémoire de Danton, c’est d'avoir eu pour ami intime un tel misérable. Aucun scrupule, un mélange d’astuce, de friponnerie et de lâcheté, Basile et Tartufe, voilà Courtois. Signalé dés le mois de juillet 1793 comme s’étant rendu coupable de dilapidations dans une mission en Belgique, il avait été, pour ce fait, mandé devant le comité de Salut public par un arrêté* portant la signature de Robespierre (1). Les faits ne s’étant pas trouvés suffisamment établis, il n’avait pas été donné suite à la plainte; mais de l’humiliation subie naquit une haine qui, longtemps concentrée, se donna largement et en toute sûreté carrière après Thermidor (2). Chargé du rapport sur les papiers trouvés chez Robespierre, Coulhon, Saint- Just et autres. Courtois s’acquitta de cette tâche avec une mauvaise foi et une déloyauté à peine croyables. La postérité, je n’en doute pas, sera étrangement surprise de la facilité avec laquelle cet homme a pu, à l’aide des plus grossiers mensonges, de faux matériels, égarer pendants! longtemps l’opinion publique.
Le premier rapport de Courtois se compose de deux parties bien distinctes (3) : le rapport proprement dit et les pièces à l’appui. Voici en quels termes un écrivain royaliste, peu suspect de partia-
(1) Voici cet arrdé ; « Da 30 juillet 1793, les comités de Salut public et de Sûreté générale arrêtent que Beffroj, député du département de l'Aisne, et Courtois, député du département de l'Aube, seront amenés snr-l»-cbamp au comité de Salut public pour être entendus. Cbargent le maire de Paria de l'eiéeution du prêtent arrêté. Robespierre, Prieur (de la Marne), Saint-J ust, Laignelot, Amar, Legendre, a
(i) Les dilapidations de Courtois n'en paraissent pat moins constantes. L'homme qui ne craignit pas de voler les papiers les plus précieux de Robespierre, était bien capable de spéculer sur les fourrages de la République. Sous le gouvernement de Bonaparte, il fut éliminé du Tribunal b cause de tes ripotages sur les grains. Devenu riche, il acheta en Lorraine une terre oh il vécut retiré jusqu'en 1814. On raconte qu'en Belgique, où il se retira sous la Restauration, les réfugiés s'éloignaient de lui avec dégoût. Vojez h ce sujettes Mimoiret dt Barère, t. III, p. S53.
(3j II J a de Courtois deux rapports qu'il faut bien se garder de confondre ; le premier, sur les papiers trouvés cbex Robespierre et autres , présenté h la Convention dans la séance du 16 nivôse de l'an III (5 janvier 1795] , imprimé par ordre de la Convention, in-S* de 408 p.; le second , sur les événements do 9 Thermidor, prononcé le 8 thermidor de l'an 111 (96 juillet 1795), et également imprimé par ordre de la Convention, in-8* de S90 p.; ce dernier précédé d'une préface en réponse aux détracteurs de la journée du 9 Thermidor.
HISTOIRE UE ROBESPIERRE
lité pour Robespiert i-, a apprécié ce rapport ; « Ce n'esl guère qu’une mauvaise an ; lification de collège, où le style emphatique et déclamatoire va jusqu’au ridicule (1). » L’emphase et la déclamation sont du fait d'un méchant écrivain; mais ce qui est du fait d’un malhonnête homme, c’est l’étonnante mauvaise foi régnant d’un bout à l'autre de cette indigne rapsodie. Il ne faut pas s’imaginer d’ailleurs que Courtois en soit seul responsable; d’autres y ont travaillé; — Guffroy notamment. — C’est bien l’œuvre commune ‘ de la faction thermidorienne, de cette association de malfaiteurs pour laquelle le monde n’aura jamais a.ssez de mépris.
La tactique de la faction, tactique suivie depuis partons les écrivains et historiens de la réaction, a été d’attribuer h Robe.spierre tout le mal, toutes les erreurs inséparables des crises violentes d’une révolution, et tous tes excès qu’il combattit avec tant de courage et de persévérance. Le rédacteur du laborieux rapport où l’on a cru ensevelir pour jamais la réputation de Maximilien a mis en réquisition la mythologie de tous les peuples. L’amant de Dalila, Dagon, Gorgone, Asmodée, le dieu Visnhou et la bête du Gévaudan figurent péle-méle dans cette œuvre. César et Sylla, Confucius et Jesus-Clirist, ftpictète et Doraitien, Néron, Caligula, Tibère, Damoclès s’y coudoient, fort étonnés de se trouver ensemble : voilé pour le ridicule. Voici pour l’odieux : De l’innombrable quantité de lettres trouvées chez Robespierre on commença par supprimer tout ce qui était à son honneur, tout ce qui prouvait la bonté de son cœur, la grandeur de son Ame, l’élévation de ses sentiments, son horreur des excès, sa sagesse et son humanité. Ainsi disparurent les lettres des Girondins, dont nous avons pu remettre une partie en lumière , celles du général Hoche, la correspondance échangée entre les deux frères et une foule d’autres pièces précieuses à jamais perdues pour l’histoire. Ce fut un des larrons de Thennidor, le député Rovère, qui le premier se plaignait qu’on eût escamoté beaucoup de pièces (2). Courtois, comme on sait, s’en appropria la plus grande partie (3). Portiez (de l'Oise) en eut une bonne portion; d’autres encore participèrent au larcin. Les uns et les autres ont fait commerce de ces pièces, lesquelles se trouvent aujourd’hui dispersées dans des collcc-
(1) MiebBud jeune. Article courtois, dans \a Biographie universelle,
(2) Séance de la ConTeoiion du 20 frimaire an 111 (10 décembre 1794), Jftmifeurdo ’ii friDiaire.
(3) En 1816, le domicile de Courtois fut enrabi par les ordres du mioislre de la ]>oUce Decaze, et tous ceui de scs pa|iiers qu*i! navaii point Tendus ou cédés se trouvèreut saisis. Casimir Périer lui en Ht rendre une partie après 1830.
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lions particulières. Enfin une foule de lettres ontélé rendues aux intéressés, notamment celles adressées à Robespierre par nombre de ses collègues dont les Thermidoriens payèrent par là la neutralité, ou même achetèrent l’assistance. Même au plus fort de la réaction, ces inqualifiables procédés soulevèrent des protestations indignées. Dans la séance du 29 pluviôse de l’an 111(17 février 1795), le représentant Montmayou réclama l’impression générale de toutes les pièces afin que tout fût connu du peuple et de la Convention, et un député de la Marne, nommé Deville, se plaignit que l’on n'eût imprimé que ce qui avait paru favorable au parti sous les coups duquel avait succombé Robespierre (1). Les voûtes delà Convention retentirent ce jour-là des plus étranges mensonges. Le boucher Legendre, par exemple, se vanta de n’avoir jamais écrit à Robespierre. Il comptait sans doute sur la discrétion de ses alliés de Thermidor; peut-être lui avait-on rendu ses lettres, sauf une, où se lit cette phrase déjà citée ; « Une reconnaissance immortelle s’épanche vers Robespierre toutes les fois qu’on pense à un homme de bien. » Gardée par malice ou par niégarde, cette lettre devait paraître plus tard comme pour attester la mauvaise foi de Legendre (2). Le même député avoua — aveu bien précieux — qu’une foule d’excellents citoyens avaient écrit à Robespierre, et que c’était à lui que de toutes les parties de la France s’adressaient les demandes des infortunés et les réclamations des opprimés (3). Preuve assez manifeste qu’aux yeux du pays Maximilien ne passait ni pour un oppresseur ni pour l’ordonnateur des actes d’oppression dont il était le premier à gémir. Décréter l’impression de pareilles pièces, n’était-ce point condamner et flétrir les auteurs de la journée dn 9 Thermidor? André Dumont, devenu l’un des insulteurs habituels de la mémoire de Maximilien, protesta vivement. Comme il se targuait, lui aussi, de n’avoir pas écrit au vaincu : — a Tes lettres sont au Hitlletin,v lui cria une voix. — Choudieu vint ensuite, et réclama à son tour l’impression générale de toutes les pièces trouvées chez Robespierre. — « Cette impression » dit-il, « fera connaître une partialité révoltante, une contradiction manifeste avec les principes de justice que l’on proclame. On verra qu’on a choisi toutes les pièces qui pouvaient satistaire des vengeances particulières pour refuser la publicité des autres (t) ». L'honnête Choudieu ne se doutait pas
(I) tournai de> dibaU et des décrété de la Contentûm, noméro 877, p. 415.
(S) Nous uTons déjà ctlé cette lettre en eitraitdans notre premier rolume. Vojez-la, du reste, dans les Papiers inédite, t. I, p. 180.
(3) Journal dee débats et des décrets de la Contention, numéro 877.
(4) Uoniteur du 3 rentése an lit (21 février 1795).
alors que les auteurs du rapport n’avaient pas reculé devant des faux matériels. L’Assemblée se borna à ordonner l’impression de la correspondance des représentants avec Maximilien , mais on se garda bien, et pour cause, de donner suite à ce décret.
On sait maintenant, par une discussion solennelle et officielle, avec qu’elle effroyable mauvaise foi à été conçu le rapport de Courtois. Tous les témoignages d’affection, d’enthousiasme et d’admiration adressés à Robespierre y sont retournés en arguments contre lui. Et il faut voir comment sont traités scs enthousiastes et ses admirateurs. Crime à un écrivain nommé Félix d’avoir exprimé le désir de connaître un homme aussi vertueux (1); crime à un vieillard de quatre-vingt-sept ans d’avoir regardé Robespierre comme le messie annoncé pour réformer toutes choses (2) ; crime à celui-ci d’avoir baptisé son enfant du nom de Maximilien ; crime à celui-là d’avoir voulu rassasier ses yeux et son cœur de la vue de l’immortel tribun; crime au maire de Vermanton, en Bourgogne, de l’avoir regardé comme la pierre angulaire de l’édifice constitutionnel, etc. (3). Naturellement Robespierre est un profond scélérat d'avoir été l’objet de si chaudes protestations (4). S’il faut s’en rapporter aux honorables vainqueurs de Thermidor, il n’appartient qu’aux gens sans courage, sans vertus et sans talents de recevoir tant de marques d’amour et de soulever les applaudissements de tout un peuple.
Comme dans toute la correspondance recueillie chez Robespierre tout concourait à prouver que c’était un parfait homme de bien, les Thermidoriens ont usé d’un stratagème digne de l’école jésuitique ddnt ils procèdent si directement. Ils ont fait l’amalgame le plus étrange qui se puisse imaginer. Ainsi 1e rapport de Courtois roule sur une foule de lettres et de pièces entièrement étrangères à Maximilien, lettres émanées de patriotes très-sincères, mais quelquefois peu éclairés, et dont certaines expressions triviales ou exagérées ont été relevées avec une indignation risible, venant d’hommes comme les Thermidoriens. Ce rapport est plein, du reste, de réminiscences de Louvet, et l’on sent que le rédacteur était un lecteur assidu, sinon un collaborateur des journaux girondins. La soif de la domination qu’il prête si gratuitement à Robespierre, et qui chez d’autres, selon lui, — chez les Thermidoriens sans doute.
(1) P. 10 dn ripport.