LIVRE XV. — LA QUESTION DE L’ESPIONNACE
sur des imaginations effrayées l’idée de ce Robespierre faisant épier par ses agents les moindres démarches de ceux des représentants que, disait-on, il se disposait h frapper! Trente, cinquante députés devaient être sacrifiés par lui ; on en éleva même le nombre à cent quatre-vingt-douze, cela ne coûtait rien (t). Le comité de Salut public s’était borné h surveiller cinq ou six membres de la Convention dont les faits et gestes lui causaient de légitimes inquiétudes ; n’importe ! il fallait mettre sur le compte de Robespierre ce fameux espionnage qui depuis soixante-dix ans a défrayé presque toutes les Histoires de la Révolution. Les Thermidorien sont commencé par supprimer des rapports de Guérin tout ce qui était étranger aux représentants, notamment une dénonciation contre un bijoutier du Palais-Royal nommé Lebrun; car, se serait-on demandé, quel intérêt pouvait avoir Robespierre à .se faire rendre compte, à lui personnellement, de la conduite de tel ou tel particulier? Ensuite, partout où dans le texte des rapports il y avait le pluriel, preuve éclatante que ces pièces étaient adressées à tous les membres du comité et non pas à un seul d’entre eux, ils ont mis le singulier: ainsi, au lieu de citoyens, ils ont imprimé citoyen (2).
Je ne saurais rendre l’impression singulière que j’ai ressentie lorsqu’en collationnant aux Archives sur les originaux les pièces insérées pat Courtois à la suite de son rapport, j’ai découvert celle supercherie, constaté ce faux. Quel qu’ait été dès lors mon mépris pour les vainqueurs de Thermidor, je ne pouvais croire qu’il y eût eu chez eux une telle abscence de sens moral, et plus d’un parmi ceux dont le jugement sur Robespierre s’est formé d’après les données thermidoriennes partagera mon étonnement. La postérité, qui nous jugera tous, se demandera aussi, stupéfaite, comment sur de pareils témoignages on a pu durant tant d’années apprécier légi'rement les victimes de Thermidor, et elle frappera d’une réprobation éternelle leurs bourreaux, ces faussaires désormais cloués au pilori de l’histoire.
Après Thermidor, une effroyable terreur s’abattit sur les patriotes, ce fut le commencement de la Terreur blanche. De toutes les com-
(1) VojH A cet igmrd une vie apologétique de Carnot, publiée en 1817 par Rioust, in-8deS9ép.,p. léS.
(2) Voyez anx ircAlcarlea rapports manuscrits de Guérin, F 7, éé36, liasse R. Ces pièces figurent b la suite du rapport de Courtois, sons le numéro XXVlll, p. 128 et suit.
munes de France, une seule, je crois, eut le courage de protester contre cette funeste journée, ce fut la commune de Dijon. Mais ce fut une protestation isolée, perdue dans le concert des serviles adresses de félicitations envoyées de toutes parts aux vainqueurs. Malheur en effet à qui eût osé ouvrir la bouche pour défendre la mémoire de Robespierre ! On vit alors se produire les plus honteuses apostasies. Tels qui avaient porté aux nues Maximilien vivant et s'étaient extasiés sur son humanité, sur son amour de la justice, firent chorus avec ses calomniateurs et ses assassins, et l’accablèrent, mort, des plus indignes outrages. Les Girondins sauvés par lui, les Mercier, les Daunou, les Saladin, les Olivier de Gérente et tant d’autres injurièrent bassement l’homme qui, de leur propre aveu, les avait par trois fois sauvés de la mort, et vers lequel ils avaient poussé un jour un long cri de reconnaissance. Mais, passé Thermidor, leur reconnaissance était avec les neiges d’antan. Celui qu’en messidor de l’an II Roissy d’Anglas présentait au monde comme l’Orphée de la France, enseignant aux peuples les premiers principes de la morale et de Injustice, n’était plus, en ventôse de l’an III (mars 1793), de par le même Roissy, qu’un hypocrite h la tyrannie duquel le 9 Thermidor avait heureusement mis fin (1).
Toutes les lûchetés, toutes les turpitudes, toutes les apostasies débordèrent des cœurs comme d’un torrent fangeux. Rarère, malgré l’appui prêté par lui aux assassins do Robespierre, n’eu fut pas moins obligé de venir un jour faire amende honorable pour avoir à diverses reprises parlé de lui avec éloge (2). On entendit, sans que personne osât protester, les diffamations les plus ineptes, les plus saugrenues, se produire en pleine Convention. Ici, Maximilien est désigné par le montagnard Renlabole comme le chef do la faction d’Hébert (3). Là, deux républicains, LaigneIotetLcquinio,qui toute leur vie durent regretter, j’en suis sûr, d’avoir un moment subi l’influence des passions thermidoriennes, en parlent comme ayant été d’intelligence avec la Vendée (i). Tandis que Thuriot de Larozière, le futur magistrat impérial, demande que le tribunal révolutionnaire continue d’informer contre les nombreux partisans de Robespierre, Merlin (de Douai), le législateur par excellence de la Ter-
(1) Séance de la ConvenlioD du 30 renlôse an III (TO mars 1795', Uonileur du 3 germinal (23 mari).
[i) Ibid, du 7 germinal an III (27 mara), Monilevr du 11 germinal (31 mars 1795).
(3) Séance des Jacobins du 26 thermidor an II (8 août 1794], lloniienr du 30 thermidor.
(4) Séance de la Convention du 8 vendémiaire an III (29 septembre 1794], Moniteur des 11 et 12 vendémiaire.
LIVBE XV. — LACHETES ET APOSTASIES 67i
renr, annonce que les rois coalisés, et spérialement le pape, sont désespérés de la catastrophe qui a fait tomber la tète de Maximilien (1). Catastrophe, le mot y est. Merlin l’a-t-il prononcé intentionnellement? Je n’en serais pas étonné. Quel ami des rois et du pape, en effet, que ce Maximilien Robespierre! et comme les partisans de la monarchie et du catholicisme ont pris soin de défendre sa mémoire !
On frémit d'indignation en lisant dans le Moniteur^ où tant de fois le nom de Robespierre avait été cité avec éloge, les injures crachées sur ce même nom par un tas de misérables sans conscience et sans aveu. Un jour, ce sont des vers d’un bailly suisse, où nous voyons « qu’il fallait sans tarder faire son épitaphe ou bien celle du genre humain (2) ». Une autre fois, ce sont des articles d’un des rédacteurs ordinaires du journal, où sont délayées en un style emphatique et diffus toutes les calomnies ayant cours alors contre Robespierre(3).Ce rédacteur, déjà nommé, s’appelaitTrouvé. Auteur d’un hymne à l’Être suprême, il composa une ode sur le 9 Thermidor, et chanta ensuite tous les pouvoirs qui s’élevèrent successivement sur les ruines de la République. J’ai déjà dit, je crois, comment, après avoir été baron et préfet de l’Empire, cet individu était devenu l’un des plus serviles fonctionnaires de la Restauration. Les injures d’un tel homme ne pouvaient qu’honorer la mémoire de Robespierre (4).
Aucun genre de diffamation ou de calomnie n’a été épargné au martyr dans sa tombe. Tantôt c’est un député du nom de Lccongne qui, rompant le silence auquel il s’était à peu près condamné jusque-là, a l’effronterie de présenter comme l’œuvre personnelle de Robespierre les lois votées de son temps par la Convention nationale, effronterie devenue commune depuis à tant de prétendus historiens; tantôt c’est l’épicurien Barère, l’auteur du rapport à la suite duquel les fermiers généraux furent traduits devant le tribunal révolutionnaire, et leurs biens, de source assez impuredu reste, mis sous le séquestre, qui accuse Maximilien d’avoir voulu spolier ces mêmes fermiers généraux (5). A peine si de temps à autre une
(1) Séance de la ConTention du 12 vendémiaire an lit (3 octobre i'ÿi), Moniteur du 13 vendémiaire.
(21 Voyez cea vers dans te Moniteur du 3 frimaire an lit (29 novembre 1794).
(3) Voyez notamment le Moniteur des 3 et 27 germinal an lit (23 mars et 16 avril 1795), des 12 et 18 floréal an lit (1" et 7 mai 1793), des 2 et 11 thermidor an lil (20 et 29 juillet 1795), etc.
(4) Il faut lire dans l'aùtoire de ta Heetauration, par .M. de Vaulabelle, les infamies dont, sous la Restauration, le baron Trouvé s'est rendu complice comme préfet.
(5) Séance de la Convention du 16 floréal an lil (5 mai 1795). Voy. le Moniteur du 20 floréal.
voix faible et isolée s'élevait pour protester contre tant d’infamies et de mensonges. Tardivement, Babœuf, dans le Tribun du peuple, présenta enfin Robespierre comme le martyr de la liberté, et qualifia d’exécrable la journée du 9 Thermidor ; mais à l’origine il avait, lui aussi, calomnié, à l’instar des Thermidoriens, ce véritable martyr de la liberté. Plus tard encore, dans le procès de Babœuf, un des accusés, nommé Fossar, s’entendit reprocher comme un crime d’avoir dit devant témoins que le peuple était plus heureux du temps de Robespierre. Cet accusé maintint fièrement son assertion devant la haute cour de Vendôme. « Si ce propos est un crime, » ajouta-t-il, k j’en suis coupable, et le tribunal peut me condamner ». Mais ces exemples étaient rares. La justice thermidorienne avait d’ailleurs l’œil toujours ouvert sur toutes les personnes suspectes d’attachement h la mémoire de Maximilien. Malheur h qui osait prendre ouvertement sa défense. Un ancien commensal de Duplay, le citoyen Tascherau, dont nous avons déjà eu l’occasion de parler, craignant qu'on ne lui demandât compte de son amitié et de ses admirations pour Robespierre, avait, peu après Thermidor, lancé contre le vaincu un long pamphlet en vers. Plus tard, en l’an VII, pris de remords, croyant peut-être les passions apaisées, et que l’heure était venue où il était permis d’ouvrir la bouche pour dire la vérité, il publia un écrit dans lequel il préconisait celui qu’un jour, le couteau sur la gorge, il avait renié publiquement (I) ; il fut impitoyablement jeté en prison (2).
Tel était le sort réservé aux citoyens auxquels l’amour de la justice, ou quelquefois un reste de pudeur, arrachait un cri de protestation. Les honnêtes gens, ceux en qui le sentiment de l’intérêt personnel n’avait pas étouffé toute conscience, les innombrables admirateurs de Maximilien Robespierre, durent courber la tête; il.s gémirent indignés, et gardèrent le silence. Qu’eussent-ils fait d'ailleurs? Ce n’étaient pour la plupart ni des écrivains ni des orateurs; c’était le peuple tout entier, et au 9 Thermidor la parole fut pour bien longtemps ôtée au peuple. Puis l’âge arriva, l’oubli se fit, et la génération qui succéda aux rudes jouteurs des grandes années de la Révolution fut bercée uniquement au bruit des déclamations thermido-girondines. Dans son œuvre de calomnie et de diffamation, la réaction se trouva meiTeilleusement aidée par les apostasies d’une multitude de fonctionnaires désireux de faire oublier leurs
(1) Taschereau arait été mis hors la loi dans la nuit du 9 au 10 thermidor. Yo;. le Moniteur du 11 thermidor (29 juillet 1795).
(2) Voy. le Moniteur du 13 germinal an Vit (2 anil 1799).
UVRE XV. — MOYENS D’aCTION DE LA CALOMNIE 673
anciennes sympathies pour Robespierre (1), et surtout par l’emprossement avec lequel nombre de membres de la Convention s’associèrent à l’idée machiavélique d’attribuer h Maximilien tous les torts, toutes les erreurs, toutes les sévérités de la Révolution, croyant dans un moment d’impardonnable faiblesse se dégager, par ce lâche et honteux moyen, de toute responsabilité dans les actes du gouvernement révolutionnaire.
Dans les premiers jours de ventôse an III (février 1795), quelques patriotes de Nancy, harcelés, mourant de faim, ayant osé dire que le temps où vivait Robespierre était l’âge d’or de la République, furent aussitôt dénoncés à la Convention par le représentant Mazade, alors en mission dans le département de la Meurthe. « Hâtonsnous, » écrivit ce digne émule de Courtois, « de consigner dans les fastes de l’histoire que les violences de ce monstre exécrable, que le saruj des Français qu'il fit couler par torrents, que le pillage auquel il dévoua toutes les propriétés ont seuls amené ce moment de gène... (2). » Tel fut en effet l'infernal système suivi parles Thermidoriens. La France et l’Europe se trouvèrent littéralement inondées de libelles, de pamphlets, de prétendues histoires où l’odieux le dispute au bouffon. Le rapport de Courtois fut naturellement le grand arsenal où les écrivains mercenaires et les pamphlétaires de la réaction puisèrent à l’envi; néanmoins, des imaginations peiverlies trouvèrent moyen de renchérir sur ce chef-d’œuvre d’impudence et de mensonge. D’anciens collègues de Maximilien s’abaissèrent jusqu’à ramasser dans la fange la plume du libelliste. Passe encore pour Fréron qui dans une note adressée à Courtois présente la figure de Robespierre comme ressemblant beaucoup à celle du chat (3) ! il n’y avait chez Fréron ni conscience ni moralité; mais Merlin (de Thionville) ! On s’attriste en songeant qu’un patriote de cette trempe a prêté les mains à l’œuvre basse et ténébreuse entreprise par les héros de Thermidor. Son Portrait de Robespierre et sa brochure intitulée Louis Capet et Robespierre ne sont pas d'un
(1) Beaucoup de personnes avaient donné à leurs enfants le nom de Robespierre, tant ce grand citoyen était en effet un monstre horrible et sanguinaire. En Tan VI il se trouva au conseil des Anciens un compatriote de Uaximilien, nutumé Daucliet, qui poussa le dédain de la vérité jusqu'à prétendre que c'éiaieot les officiers de l’état ci* vil qui avaient contraint les parents de donner à leurs enfants ce nom odUux, logé* nieuse manière d’excuser les admirateurs du vaincu ! (Séance du conseil des Àncieus du 15 prairial an VI [3 juin 1*97].}
(2) Voyez cette lettre de Mazade dans U Moniteur du 12 ventôse de Tau 111 (3 mars 1795).
(3) Voyez cette note dans les Papiert inédiity 1. 1, p. 154 )
HISTOIRE UE ROBESPIERRE
honnête homme (1). Mais tout cela n'est rien auprès des calomnies enfantées par l'imagination des Ilarmand (de la Meuse) (3) et des Gulfroy. Des presses de l'ancien propriétaire-rédacteur du Rougyfl sortirent des libelles dont les innombrables exemplaires étaient répandus à profusion dans les villes et dans les campagnes. Parmi les produits de cette impure ofticine citons, outre les élucubrations de Laurent Lecointre, la Queue de Robespierre, ou les Dangers de la liberté de la jyresse, par Méhée fils; /es Anneaux de la queue ; Défends ta queue; Jugement du peuple souverain qui condamne à mort la queue infernale de Robespierre ; Lettre de Robespierre à la Convention nationale ; la Tête à la Queue, ou Première Lettre de Robespierre à ses continuateurs ; j'en pa.sse et des meilleurs (3). Ajoutez à cela des nuées de libelles dont la seule nomenclature couvrirait plusieurs pages. Prose et vers, tout servit k noircir cette grande figure qui rayonnait d'un si merveilleux éclat aux yeux des républicains de l'an II. Les poètes, en effet, se mirent aussi de la partie, si l'on peut prostituer ce nom de poètes îi d'indignes versificateurs qui mirent leur muse boiteuse et mercenaire au service des héros thermidoriens. Hélas! pourquoi faut-il que parmi ces insulleurs du géant tombé on ait le regret de compter l'auteur de la M arseillaise! Mais autant Rouget de Lisle, inspiré par le génie de la patrie, avait été sublime dans le chant qui a immortalisé sou nom, autant il fut plat et lourd dans l'hymne calomnieux composé par lui sur la conjuration de Robespierre, suivant l'expression de l'époque (4). Le théâtre n'épargna pas les vaincus, et l'on nous montra sur la scène Maximilien Robespierre envoyant à la mort une jeune fille coupable de
(1) Nous avons dit ailleurs comment, pour le Portrait de Bobetpierre, Merlin n’avait fait qu'endosser une oeuvre de Rœderer.
(3) Préfet sous le gouvemenieat consulaire» Harmand (de la Meuse) publia en 1814, sous ce litre : Anecdoiee relatives à quelques personnes et à plusieurs événements re« marquables de la Révolution^ un libelle efTroniémeni cynique qu'une main complaisante réédita en 1819, en y ajoutant douze anecdotes qui, prétendit-on, avaient été suppri* mée$ lors de la première édition. C'est U qu'on lit que Saint-Just s’était fait faire une culotte de 1a peau d’une jeune lillequ'il avait fait guillotiner. De pareilles œuvres ne s'analysent ni ne sc discutent; il suffit de les signaler, elles et leurs auteurs, au mépris de tous les honnêtes gens.
(3^ Nombre de ces pamphlets sont l’œuvre de Méhée fils, lequel signa : Felhemesi, anagramme de son nom. Nous avoua déjà dit autre part quel horrible coquin était ce Méhée, qui ne put jamais pardonner h Uobespierre d'avoir en 1792 combattu sa candidature a la Conventiou nationale. Rappelons ici que, sous le nom de Méhée de la Touche, U fut un des mouchards de la police impériale, et qu’après la chute de Napoléon il tenta de se mettre au service de la Restauration.
(4) Hymne dithyrambique sur ta conjuration de Robespierre et la révolution du 9 Thermidor, par Joseph Rouget de Lisle, capitaine au corps du génie, auteur du chaut marseillais, a Paris, l'an deuxième de la République une et indivisible. Le couplet