‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille les sources originales et des documents entièrement inéditsChapitre 286 sur 354 · LIVRE XV. — GALART DE NORTJOIE HISTORIEE · texte numérisé non relu

LIVRE XV. — GALART DE NORTJOIE HISTORIEE

bien ! toutes ces turpitudes s'écrivaient et s’imprimaient à Paris en l'an II de la République, quand quelques mois à peine s'étaient écoulés depuis le jour où, dans une heure d'enthousiaste épanchement, Boissy d’Anglas appelait Robespierre l'Orphée de la France et le félicitait d'enseigner aux peuples les plus purs préceptes de la morale et de la justice. 11 n’y a pas à demander si un pareil livre fit fortune (t). Réaction thermidorienne, réaction girondine, réaction royaliste battirent des mains à l’envi. Les éditions de cet ouvrage se trouvèrent coup sur coup multipliées; il y en eut de tous les formats, et il fut presque instantanément traduit en espagnol, en allemand et en anglais. C’était lù sans doute que l’illustre Walter Scott avait puisé ses renseignements quand il écrivit sur Robespierre les lignes qui déshonorent son beau talent.

Est-il maintenant nécessaire de mentionner les histoires plus ou moins odieuses et absurdes de Desessarts, la Vie et les crimes de Robespierre par Leblond de Neuvéglise, autrement dit l'abbé Proyard, ouvrage traduit en allemand, en italien, et si tristement imité de nos jours par un autre abbé Proyard? Faut-il signaler toutes les rapsodies, tous les contes en l'air, toutes les fables acceptés bénévolement ou imaginés par les écrivains de la réaction? Et n'avions-nous pas raison de dire au commencement de cette histoire que depuis dix-huit cents ans jamais homme n'avait été plus calomnié sur la terre? Ah ! devant tant d'infamies, devant tant d’outrages sanglants à la vérité, la conscience, interdite, se trouble et croit rêver. Heureux encore Robespierre, quand ce ne sont pas des libéraux et des démocrates d’une étrange espèce qui viennent jeter sur sa tombe l'injure et la boue.

On voit à quelle école a été élevée la génération antérieure à la nôtre. Nous avons dit comment l’oubli s’était fait dans la masse des admirateurs de Robespierre. Gens simples pour la plupart, ils moururent sans rien comprendre au changement qui s'était produit

(1) Collkbortteur tu Jounuil général de France et tu Journal dee débalt, Hontjoie reçut du toi Louis XV lit une pension de trois mille francs et une pitce de conserrttenr k le Bibliothèque Matarine. Son panégyriste n’a pu s'empêcher d'écrire : « Le respect qu'on doit k la vérité oblige de conreoir que Montjoie n'était qu’un écrivain médiocre; ton stylo est incorrect et déclamatoire , et ses ouvragée historiques ne doivent être lus qn'avee une extrême déSance. ■ (Art. Montjoii, par Weiss, dans la Biographie unirenelle).

niSTOIRE DE ROBESPIERRE

dans l'opinion sur cc nom si respecté jadis. Une foule de ceux qui auraient pu le défendre étaient morts ou proscrits; beaucoup se laissaient comprimer par la peur ou s'excusaient de leurs sympathies anciennes, en alléjçuant qu’ils avaient été trompés. Bien restreint fut le nombre des gens consciencieux dont la bouche ne craignit pas de s’ouvrir pour protester. D’ailleurs, dans les quinze années du Consulat et de l'Empire, il ne fut plus guère question de la Dévolution et de ses hommes, sinon de temps à autre pour décimer ses derniers défenseurs. Quelle voix assez puissante aurait couvert le bruit du canon et des clairons? Puis vint la Restauration. Oh! alors, on ne songea qu’à une chose, à savoir, de reprendre contre l’homme dont le nom était comme le symbole et le drapeau de la République, la grande croisade thermidorienne, tant il paraissait nécessaire à la réaction royaliste d’avilir la démocratie dans son plus pur, dans son plus ardent, dans son plus dévoué représentant. Et la plupart des libéraux de l’époque, anciens serviteurs de l’Empire, ou héritiers plus ou moins directs de la Gironde, de laisser faire.

Eh bien, qui le croirait? toutes ces calomnies si patiemment, si habilement propagées, ces mensonges inouïs, ces diffamations éhontées, toutes ces infamies enfin, ont paru à certains écrivains aveuglés, je devrais dire fourvoyés, l’opinion des contemporains et l’expression du sentiment populaire (1). Ah ! l’opinion des comlemporains, il faut la chercher dans ces milliers de lettres qui chaque jour tombaient sur la maison Duplay comme uné pluie de bénédictions. Nous avons déjà mentionné en passant un certain nombre de «'«lies qui, au point de vue historique, nous ont paru avoir une réelle importance. Et ceci est à noter, presque toutes ces lettres sont inspirées par les .sentiments les plus désintére.ssés. Si dans quelques-unes, à travers l’encens et l’éloge, on sent percer l’intérét personnel, c’est l’exception (2). En général, ces lettres sont l’expression naïve de l’enthousiasme le plus sincère et d’une admiration sans bornes. « Tu remplis le monde de ta renommée ; tes principes .sont ceux de la nature, ton langage celui de l’humanité; tu rends les hommes à leur dignité;... ton génie et ta sage politique sauvent

(1) MM. Micbelet et Quioet.

(2) Voy* nolaaiinent une lettre de Cousin dans le» Papiers inédits , t. IH .^p. 3t7, et k la suite du rapport de Courtois, sous le n® LXXIV, Volonlnire à rarmée de la Vendée, Cousin âTait avec lui deux fils au service de la République. Robespierre, paraîtil . avait déjà eu des bontés pour lui ; Cousin le prie de les continuer « li un père do famille qui ne veut rentrer, ainsi que ses deux fils , dan» ses foyers que lorsque les tyrans de TEurope seront tous extirpés. t> Quelle belle occasion pour les Thermidoriens de flétrir un solliciteur! Voy. p. 61 du rapport.

Page 1