LIVRE XV. — OPINION DF. lîOISSV UANf.L.VS
lentioTi de dissoudre la Convention, et d’avoir exercé une puissance monstrueuse en dehors de l'Assemblée et des comités, il reste en faveur de Robespierre une admirable plaidoirie, d'autant plus saisissante qu’elle est comme involontairement tombée de la plume d’un de ses prescripteurs. Nous allons voir bientôt jusqu’où Robespierre poussa le respect pour la Représentation nationale ; et quant à cette puissance monstrueuse, laquelle était purement et simplement un immense ascendant moral, elle était si peu réelle, si peu effective, qu’il suffisait à ses collègues, comme on l’a vu plus haut, d’un simple coup d’œil pourqu’instantanément la majorité fùtacquise contre lui. Son grand crime , aux yeux de Billaud-Varenne et de quelques républicains sincères, fut précisément le crime d’Aristide : sa popularité; il leur répugnait de l’entendre toujours appeler M Juste.
Mais si le sentiment populaire était si favorable à Maximilien, en était-il de môme de l’opinion des gens dont l’attachement à la Révolution était médiocre? Je réponds oui, sans hésiter, et je le prouve. Pour cela, je rappellerai d’abord les lettres de reconnaissance adressées à Robespierre par les soixante-treize membres de la droite dont il avait été le sauveur; ensuite je m’en référerai à l’avis de Roissy d’Anglas, Roissy le type le plus parfait de ces révolutionnaires incolores et incertains, de ces royalistes déguisés qui se fussent peut-être accommodés de la République sous des conducteurs comme Robespierre, mais qui, une fois la po.ssibilité d’en sortir entrevue , n’ont pas mieux demandé que de s’associer aux premiers coquins venus pour abattre l’homme h l’existence duquel ils la savaient attachée. Nous insistons donc sur l’opinion de Roissyd’Anglas, parce qu’il est l’homme dont la réaction royaliste et girondine a le plus exalté le courage, les vertus et le patriotisme. Or, quelle nécessité le forçait de venir en messidor, à moins d’être le plus Iftche et le dernier des hommes, présenter Robespierre en exemple au monde, dans un ouvrage dédié à la Convention nationale, s’il ne croyait ni aux vertus, ni au courage, ni à la pureté de Maximilien ? Rien ne nous autorise à révoquer en doute sa sincérité, et quand il comparait Robespierre à Orphée enseignant aux hommes les premiers principes de la chilisation et de la morale, il laissait échapper de sa conscience un cri qui n’était autre chose qu’un splendide hommage rendu ù la vérité (1).
(i) Etsai sur les fèiês naiionales^ adressé à la CooTention» in-8° de 192 p.» déjà ciic. Membre du Sénat et comte de l'Empire, grand ofâcier de la Légion dlionneur, pair de France de la première Restauration, pair de France de l'Empire des Cent jours.
Ainsi , à l'exception de quelques ultra-révolutionnaires de bonne foi, de royalistes se refusant à toute espèce de composition avec la République, de plusieurs anciens amis de Danton ne pouvant pardonner à Maximilien de l’avoir laissé sacrifier, et enfin d’un certain nombre de Conventionnels sans conscience et perdus de crimes, la France tout entière était de cœur avec Robespierre et ne prononçait son nom qu’avec respect et amour. Il était arrivé, pour nous servir encore d’une expression de Billaud-Varenne, à une hauteur de puissance morale inouïe jusqu’alors ; tous les hommages et tous les vœux étaient pour lui seul, on le regardait comme l'être unique; la prospérité publique semblait inhérente à sa personne, on s'imaginait, en un mot, que sa perte était la plus grande calamité qu’on eût à craindre (1). Eh bien ! je le demande à tout homme sérieux et de bonne foi, est-il un seul instant permis de supposer la forte génération de 1789 capable de s’être prise d’idolâtrie pour un génie médiocre, pour un vaniteux, pour un rhéteur pusillanime, pour un esprit étroit et mesquin, pour un être bilieux et sanguinaire, suivant les épithètes prodiguées à Maximilien par tant d'écrivains ignorants, à courte vue ou de mauvaise foi, je ne parle pas seulement des libellistes?
Non, l’admiration de ces géants ne s’adressait qu'à des hommes de leur taille; ils admirèrent dans Maximilien le génie de la liberté et de la démocratie, comme dans Napoléon le génie du pouvoir et de la conquête. Au spectacle du déchaînement qui après Thermidor se produisit contre Robespierre, Billaud-Varenne, quoique ayant joué un des principaux rôles dans le lugubre drame, ne put s’empêcher d’écrire : a J’aime bien voir ceux qui se sont montrés jusqu’au dernier moment les plus bas valets de cet homme le rabaisser au dessous d’un esprit médiocre, maintenant qu’il n’est plus (2). » On remarqua en effet parmi les plus lâches détracteurs de Maximilien quelques-uns de ceux qui la veille de sa chute lui proposaient de lui faire un rempart de leurs corps (3).
Ah! je le répète, c'est avoir une étrange idée, de nos pères que de les peindre aux pieds d’un ambitieux sans valeur et sans talent; on ne saurait les insulter davantage dans leur gloire et dans leur œuvre. Il faut en convenir franchement, si ces fils de Voltaire et de Rousseau, si ces rudes champions de la justice et du droit eurent
pair da France de la seconde Resuuration, Boiaaj d' Angles monrut considéré et comMc d'honnenrs en 1826. C’était nu sage!
(1) Mémoire mannscrit de Billaud-Varenne, ércAioet, F, 7, A579', p. 38 et 39.
(2) Ibid., p. AO.
(3) létd.l