LIVRE XV. — LES RÉTRACTATIONS OE M. UE LA.XARTINE
pour Robespierre un enthousiasme et une ailiniration sans bornes, c’est que Robespierre fut le plus énergique défenseur de la liberté, c’est qu’il représenta la démocratie dans ce qu’elle a de plus pur, de plus noble, de plus élevé, c’est qu’il n'y eut jamais un plus grand ami de la justice et de l’humanité. L’événement du reste leur donna tristement raison , car, une fois l’objet de leur culte brisé , la Révolution déchut des hauteurs où elle planait et se noya dans une boue sanglante (1).
(1) C’en ce qu'avait parfaitement compris H. de Lamartine. « Avec Robespierre et Saiot-Justp » dit-il en terminant son Hitioire dei Girondins^ « finit la grande période de la RéTolutioD. La seconde race des réTolutionnaires commence. La République tombe de la tragédie dans Tintrigue , du fanatisme dans 1a cupidité. Au moment où tout se rapetisse, arrêtons-nous pour contempler ce qui fut si grand, s t. YIll, p. 319.— L’illustre poôte, pour écrire son lirre, n’a pas cru deroir puiser aux sources. Il ne s’eat pas condamné au rude trarail de compulser pendant de longs mois tous les documents qui ont si longtemps dormi dans les cartons des Archiva, sans qu'aucnne main Tint les réteiller pour les prendre ù témoin; trarail rude en effet , mais d'oü jaillit la lumière, et grftce auquel nous apportons aujourd’hui de si précieuses révélations histo* hques. Toutefois, à défaut de ces recherches indispensables, M. de Lamartine semblait avoir été éclairé par une sorte d’intuition. Devant la hauteur de vues, la pureté des principes de Robespierre, il s’était incliné, et, entraîné par une irrésistible séduction, il avait laissé échapper de sa poitrine un long cri d'enthousiasme qui n’était que l’accent de la vérité triomphante. Cela suffisait pour effacer bien des erreurs de détail. Depuis, il est vrai, M. de Lamartine a fait amende honorable. Dans ton Cours familier de liUéralure, il a brûlé ce qu’il avait adoré; il a enfin, au nom de la réaction , anathématisé Robespierre « parce qu’il a vu son ombre dans la rue en 1848. » Singulière rancune d’homme d’Êtat tombé du pouvoir ! Mais l’auteur des Girondine s’est ici complètement fourvoyé ; il a pris les ombres d'iiébert, de Varlet et de Viuceot pour celle de Robespierre. Ah ! si celui-ci eût été l’homme de la me, les assassins n’auraient pas eu si bon marché de lui, et 1a République u'aurait pas été ébranlée en Thermidor pour disparaître quelques années plus tard dans les plis du manteau impérial.
On ne saurait s’imaginer, du reste, avec quelle légèreté M. de Lamartine a tiré parti des renseignements qui lui ont été fournis par quelques-uns des survivants de la grande époque. Pour nous édifier sur « la consciencieuse minutie de ses recherches, » il nous dit bien qu'il a longuement causé avec M"** Le Bas, tt ce témoin naïf et passionné de la vie intime de Robespierre, cette protestation vivante et ardente contre les calomnies des historiens de la Révolution, » mais de quel profit a été pour lui celle conversation? Il fait périr sur l’écbafaud de Robespierre, Maurice Duplay, le père de Mme lequel est mort tranquillement dans son lit en 1820, vingt-six ans après
le meurtre de l’illustre ami pour lequel il eût en effet voloutiers sacrifié sa vie. El M. de Lamartine croit que cette femme, « Romaine transplantée dans notre monde moderne, n avait eu la pensé de devenir l’épouse du jeune et beau proconsul Saint- Just, quand la Révolution serait close , oubliant que M<”* Le Bas était mariée depuis un an, ù l’époque du 9 Thermidor, et que son fils, le bon et savaut Philippe Le Bas, âgé de deux mois alors, suça le lait maternel dans les cachots où les tauveurt de la France jetèrent tous les amis de Robespierre, quand ils ne leur firent pas expier leur amitié sur l’échafaud. M. de Lamartine ne s’esi même plus souvenu de son Uùloire dee Girondine (Voy. Cours familier de liUéralure, entretiens LX.XI etLXXII.)
Il est aisé de comprendre à présent pourquoi les collègues de Maximilien au comité de Salut public hésitèrent jusqu'au dernier moment à conclure une alliance monstrueuse avec les conjurés de Thermidor, avec les Fouché, lesTallien, lesFréron, lesRovère, les Courtois et autres. Un secret pressentiment, avons-nous dit avec raison, semblait les avertir qu’en sacrifiant l’austère auteur de la Déclaration des droits de l’homme, ils sacrifiaient la République elle-même et préparaient leur propre perte. C’est un fait avéré que tout d’abord un songea è attaquer le comité de Salut public en masse. Certains complices de la conjuration ne comprenaient pas très-bien pourquoi l’on s’en prenait à lîobespierre seul, et ils l’eussent moins compris encore s’ils avaient su que depuis un mois le comité exerçait un pouvoir dictatorial en dehors de la participation active de Maximilien. Un de ces mannequins de la réaction, le député Laurent Lecointre, ayant conçu le projet de rédiger un acte d’accusation contre tous les membres du comité, reçut le conseil d’attaquer Robespierre seul, afin que le succès fût plus cet^ tain (f ]. On sait comment il se rendit à cet avis, et tout le monde connaît le fameux acte d’accusation qu’il révéla courageusement... après Thermidor, et dont le titre se trouve pompeusement orné du projet d’immoler Maximilien Robespierre en plein sénat (2). Le conseil était bon, car si les Thermidoriens s’en fussent pris au comité en masse, s’ils ne fussent point parvenus à entraîner Billaud- Varenne, qui devint leir allié le plus actif et le plus utile, ils eussent été infailliblement écrasés. Billaud, c’était l'image incarnée de la Terreur. « Quiconque, » écrivait-il en répondant à ses accusateurs, « est chargé de veiller au salut public, et dans les grandes crises ne lance pas la foudre que le peuple a remise entre ses mains pour exterminer ses ennemis, est le premier traître à la patrie (3). » Etonnez-vous donc si, en dépit de Robespierre, les exécutions sanglantes se multipliaient, si les .sévérités étaient indistinctement prodiguées, si la Terreur s’abattait sur toutes les conditions. Il semblait, 'suivant la propre expression de Maximilien , qu’on eût
(1) Conjuration formée dèe le & prairial par neuf repréeentane du peuple, elc... Jlapporl cl projet d'accusation par Laurent Leeoinlre, in-8“ de 38 p., de l'imprimerie du Rouÿÿff, p. e.
(2) Ibid. Voyer le titre.
(3) Mémoire de Billaud-Varenoe, ulii suprà, p. 69 du menuscrit.