‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille les sources originales et des documents entièrement inéditsChapitre 292 sur 354 · livre XV. — DE C.VRNOT ET DE ROBESPIERRE · texte numérisé non relu

livre XV. — DE C.VRNOT ET DE ROBESPIERRE

d'inquiétudes. Égaré par d’injustifiables préventions, Ruamps demeura sourd à ces sages conseils ; mais que de fois, plus lard, pris de remords, il dut se rappeler la sinistre prédiction d'ingrand !

La vérité est que Billaud-Varenne agit de dépit et sous l’irritation profonde de voir Robespierre ne rien comprendre à son système « d'improviser la foudre à chaque instant ». Ce fut du reste le remords cuisant des dernières années de sa vie. Il appelait le 9 Thermidor sa déplorable faute. « Je le répète, » disait-il, « la Révolution puritaine a été perdue le 9 Thermidor. Depuis, combien de fois j'ai déploré d'y avoir agi de colère (t). » Ah! ces remords de Billaud-Varcnne, ils ont été partagés par tous les vrais républicains coupables d’avoir, dans une heure d’égarement et de folie, coopéré par leurs actes ou par leur silence h la chute de Robespierre.

Un des hommes qui contribuèrent le plus à amener les membres du comité de Salut public h l'abandon de Maximilien fut certainement Carnot. Esprit laborieux, honnête, mais caractère sans consistance et sans fermeté, ainsi qu'il le prouva de reste quand, après Thermidor, il lui fallut rendre compte de sa conduite comme membre

(Ij Dernières années de Billaud>Yarenne, dans la SouveUe Mtnerne, i. p. 351 h 358» La regrettable part prise par Billaud au 9 Thermidor ne doit pas nons empêcher de rendrejastice à la fermeté eiau patriotisme de ce républicain sincère» Au général Bernard, qui, jeune officier alors, s’éuit rendu auprès delui à Cayenne pour lui porter sa grâce de la part de Bonaparte et de ses collègues, U répondit : « Je sais par l'histoire que des consuls romains tenaient du peuple certains droits; mais le droit de faire grâce que s’arrogent les consuls français n'ayant pas été pnisé h la même source , je ne puis necopier l’amnistie qu’ils prétendent m’accorder, o Un jour, ajoute le général Bernard, R il m’échappa de lui dire sans aucune précaution : Quel malheur pour la ConTeniion nationale que la loi du ^ prairial ait taché de sang les belles pages qui éternisent son énergie contre les ennemis de la République française, c’est-à-dire contre toute l'Europe armée ! — Jeune homme, me répondit-il arec un air sévère, quand les os des deux générations qui succéderont à la véire seront blanchis , alors et seulement alors , Thistoire s'emparerera de cette grande question. Puis, se radoucissant, il nie prit la main en me disant : Venez donc voir les quatre palmiers de la Guadeloupe, que Martin, le directeur des épiceries, est venu lui-méme planter dans mon jardin. »

[Billaud-Varenne à Cayenne^ par le général Bernard, dans la youveÜe Minerte, t. II,

La nouvelle de la rentrée des Bourbon affecta besncoup Billaud-Varenne vieilli, et ii ne pot s'empêcher de se lamenter sur sa patrie « s! effacée », disait-il, « qu’elle subiasait de nouveau le joug odieux de ces Bourbon et des Girondins introduits h la Chambre des pairs par Louis XYlIl» n

(Dernières anonêes de Billaud-Varenne, dans la HouaelU Iftaerre, t. I*', ubi tuprà.)

du comité de Salut public, Carnot avait beaucoup plus de penchant pour Collot d’Herbois et Billaud-Varenne, qui jusqu’au dernier moment soutinrent le système de la Terreur quand même, que pour Robespierre et Saint-Just, qui voulurent en arrêter les excès et s’efforcèrent d’y substituer la justice (1). Les premiers, il est vrai, s’inclinaient respectueusement et sans mot dire devant les aptitudes militaires de Carnot, dont les seconds s’étaient permis quelquefois de critiquer les actes. Ainsi , Maximilien lui reprochait de persécuter les généraux patriotes, et Saint-Just de ne pas assez tenir compte des observations que lui adressaient les représentants en mission aux armées , lesquels , placés au centre des opérations militaires, étaient mieux à même de juger des besoins de nos troupes et de l’opportunité de certaines mesures : « Il n’y a que ceux qui sont dans les batailles qui les gagnent, et il n’y a que ceux qui sont puissants qui en profitent... (3), u disait Saint-Just. Paroles trop vraies, que Carnot ne sut point pardonner à la mémoire de son jeune collègue.

Nous avons déjà parlé d’une altercation qui avait ou lieu au mois de floréal entre ces deux membres du comité de Salut public, altercation à laquelle on n’a pas manqué', après coup, de mêler Robespierre, qui y avait été complètement étranger. A son retour de l’armée, vers le milieu de messidor, Saint-Just avait eu avec Carnot de nouvelles discussions au sujet d’un ordre malheureux donné par son collègue. Carnot, ayant dans son bureau des Tuileries imaginé une expédition militaire, avait prescrit à Jourdan de détacher dixhuit mille hommes de son année pour celte expédition. Si cet ordre avait été exécuté, l’armée de Sambre et Meuse aurait été forcée de quitter Charleroi, de se replier même sous Philippeville et Givet,|en abandonnant Avesnes et Maubeuge (3). Heureusement les représentants du peuple présents à l’armée de Sambre et Meuse avaient pris sur eux de suspendre le malencontreux ordre. Cette grave imprudence de Carnot avait été signalée dès l’époque, cl n’avait pas peu contribué à lui nuire dans l’opinion publique (i). Froissé dans son

(I) Voj., au aujel de la préférence de Carnot pour Billaud-Varenne et Collot dTlerbois, les Mimoires tur C.arnol par son fils, t. l'r, p. 511.

(3) Discours de Saint-Just dans la séance du 9 Thermidor.

(3) Ibid.

(4) Nous lisons dans un rapport de l'agent national de Boulogne au comité de Salut public , en date du 35 messidor (13 juillet 1794), que ce fonctionnaire avait appris par des connaissances que Carnot avait failli faire manquer l'affaire de Charleroi (Pièce de la collection Beuchot), Les membres des anciens comités, dans la note 6 où è est question des discussions entre Saint-Just et Carnot, n'oht donné aucune explication h ce sujet. (Voy. leur Ripante aux impulaliont de Laurent Lecotnfre, p. 105.)

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amour-propre, Carnot ne pardonna pas à Sainl-Just, et dan.s ses rancunes contre lui il enveloppa Robespierre, dont la popularité n’était peut-être pas sans l'offusquer. Tout en reprochant k son collègue de persécuter les généraux fidèles (1), Maximilien, paraît-il, faisait grand cas de ses talents [2). Carnot, nous dit-on, ne lui rendait pas la pareille (3). Cela dénote tout simplement chez lui uqe intelligence médiocre, quoi qu’en aient dit ses apologistes. Il fut, je le crois, extrêmement jaloux de la supériorité d’influence et de talent d’un collègue plus jeune que lui; et sous l’empire de ce sentiment, il se laissa facilement entraîner dans la conjuration thermidorienne. Au 9 Thermidor comme en 181S, le pauvre Carnot fut le jouet et la dupe de Fouché.

Dans les divers Mémoires publiés sur lui vous trouverez contre Robespierre beaucoup de lieux communs, d’appréciations erronées et injustes, de redites, de déclamations renouvelées des Thermidoriens, mais pas un fait précis, rien surtout de nature k justifier la part active prise par Carnot au guet-apens de Thermidor. Rien do curieux du reste comme l’embarras des anciens collègues de Maximilien quand il s’est agi de répondre k cette question : Pourquoi avezvous attendu si longtemps pour le démasquer? — Nous ne possédions pas son discours du 8 thermidor, ont-ils dit, comme on a vu plus haut, et c’était l’unique preuve, la preuve matérielle des crimes d\i tyran (4). A cet égard Billaud-Varenne, Collot d’Herbois et Barère sont d'une unanimité touchante. Dans l’intérieur du comité Robespierre était inattaquable , paraît-il , car « il colorait ses opinions de fortes nuances de bien public et il les ralliait adroitement k l’intérêt des plus graves circonstances (5). » Aux Jacobins, ses discours étaient remplis de patriotisme, et ce n’est pas Ik sans doute qu’il aurait divulgué ses plans de dictature ou son ambition triumvirale (6). Ainsi il a fallu arriver jusqu’au 8 thermidor pour avoir seulement l’idée que Robespierre eût médité des plans de dictature ou fût doué d’une ambition triumvirale. Savez-vous quel a été, au dire de Collot d’Herbois, l’instrument teirible de Maximilien pour dissoudre la Représentation nationale, amener la guerre civile, et rompre le gouvernement? Son discours (7). Et de son côté Billaud-

(1) Disconrs du 8 Thermidor.

(3) C'est ce que M. Philippe Le Bas a assuré h H. Hippolyte Carnot.

(3) Utmoira sur Carnot, par sou fils, t. !•', p. .510.

(A) Bépofue des membru dei deux ancient comitie aux imputations de Laurent Lecointre, p. lA.

(5) /6td.,p. 13.

(6) ;litd., p. 15.

(7) Séance dnS Thermidor. Voy. le Moniteur du 13 (30 juillet 179A).

HISTOIRE DE BOIIESPIERRE

Varriine a écrit : « Je demande à mon tour qui seroil sorti vainqueur de cette lutte quand pour confondre le tyran, quand pour dissiper l’illusion générale nous n’avions ni son discours du 8 thermidor..., ni le discours de Saint-Just (1)? » C’est puéril, n’est-ce pas? Voilà pourtant sur quelles accusations s’est perpétuée jusqu’à nos jours la tradition du fameux triumvirat dont le fantéme est encore évoqué de temps à autre par certains niais solennels, chez qui la mauvaise foi est au moins égale à l’ignorance.

Que les quelques misérables coalisés contre Robespierre se soient attachés à répandre contre lui cette accusation de dictature, cela se comprend de la part de gens sans conscience : c’était leur unique moyen de jeter un peu d’ombre sur son éélatante popularité et d’ameuter contre lui certains patriotes ombrageux. « Ce mot de dictature a des effets magiques, » répondit Robespierre dans un admirable élan, en prenant la Convention pour juge entre ses calomniateurs et lui; « il flétrit la liberté, il avilit le gouvernement, .il détruit la République, il dégrade toutes les institutions révolutionnaires, qu’on présente comme l’ouvrage d’un seul homme, il rend odieuse la justice nationale , qu’il présente comme instituée pour l’ambition d’un seul homme, il dirige sur un point toutes les haines et tous les poignards du fanatisme et de l’aristocratie. Quel terrible usage les ennemis de la République ont fait du seul nom d’une magistrature romaine! Et si leur érudition nous est si fatale, que sera-ce de leurs trésors et de leurs intrigues? Je ne parle point de leurs armées. » N’est-ce pas là le dédain poussé jusqu’au sublime (2)? « Qu’il me soit permis, » ajoutait Robespierre, « de renvoyer au duc d’York et à tous les écrivains royaux les patentes de cette dignité ridicule qu’ils m’ont expédiées les premiers. Il y a trop d’insolence à des rois qui ne sont pas sûrs de conserver leurs couronnes, de s’arroger le droit d’en distribuer à d’autres... J’ai vu d’indignes mandataires du peuple qui auraient échangé ce titre glorieux (celui de citoyen) pour celui de valet de chambre de Georges ou de d’Orléans. Mais qu’un représentant du peuple qui sent la dignité de ce caractère sacré, qu’un citoyen français digne de ce nom puisse abaisser ses vœux jusqu’aux grandeurs coupables et ridicules qu’il a contribué à foudroyer, et qu’il se soumette à la dégradation civique pour descendre à l’infamie du trône, c’est ce qui ne paraît vraisemblable qu’à ces êtres peners qui n’ont pas même le droit

(1) Mimoire de Billaud-Varenne. Vki niprà, p. 43 du manuscrit.

(t) O Ce Uait sublime ; Je «« parle pas de leurs armées, est de la hauteur de .ViromUe et de Corneille , a a écrit Charles Nodier. Souvenirs de la Hévolulian, 1. 1*% p. 194 de l'édit. Charpentier.

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