LIVRE XV. — RÉPONSE A L’aCCC.SaTION UE IIICTATURE
de croire à la vertu. Que dis-je, vertu? C’est une passion naturelle, sans doute; mais comment la connaitraient-ils, ccs âmes vénales qui ne s’ouvrirent jamais qu’à des passions lâches et féroces, ces misérables intrigants qui ne lièrent jamais le patriotisme à aucune idée morale?... Mais elle existe, je vous en atteste, âmes sensibles et pures, elle existe cette passion tendre, impérieuse, irrésistible, tourment et délices des cœurs magnanimes, cette horreur profonde de la tyrannie, ce zèle compatissant pour les opprimés, cet amour sacré de la patrie, cet amour plus sublime et plus saint de l’humanité, sans lequel une grande révolution n’est qu’un crime éclatant qui détruit un autre crime; elle existe cette ambition généreuse de fonder sur la terre la première république du monde, cet égoïsme ' des hommes non dégradés qui trouve une volupté céleste dans le calme d’une conscience pure et dans le spectacle ravissant du bon- • heur public? Vous la sentez en ce moment qui brûle dans vos âmes; je la sens dans la mienne. Mais comment nos vils calomniateurs la devineraient-ils? comment l’aveugle-né aurait-il l’idée de la lumière ())?... » Rarement d’une poitrine oppressée sortirent des accents empreints d'une vérité plus poignante. A cette noble protestation répondirent seuls l’injure brutale, la calomnie éhontée et l’échafaud.
Ce fut, j'imagine, pour s’excuser aux yeux de la postérité d’avoir lâchement abandonné Robespierre, et aussi pour se parer d’un vernis de stoïcisme républicain, que ses collègues du comité prétendirent, après coup, l’avoir sacrifié parce qu’il aspirait, à la dictature.
Ce qui les fâchait, au contraire, c’était d’avoir en lui un censeur incommode se plaignant toujours des excès de pouvoir. Les conclusions de son discours du 8 thermidor ne tendirent-elles pas surtout à faire cesser l’arbitraire dans les comités? Constituez, disait-il à l’Assemblée, « constituez l'unité du gouvernement sous l’autorité suprême de la Convention nationale, qui est le centre et le juge, et écrasez ainsi toutes les factions du poids de l’autorité nationale, pour élever sur leurs ruines la puissance de la justice et de la liberté (2)...»
El de quoi se plaignait Saint-Just dans son discours du 9? Précisément de ce qu’au comité de Salut public les délibérations avaient été livrées à quelques hommes « ayant le même pouvoir et la même intluence que le comité môme », et de ce que le gouvernement s’était trouvé « abandonné à un petit nombre qui, jouissant d’un absolu pouvoir, accusa les autres d’y prétendre pour le conserver (3). » Les
(1) Discours du 8 ibennidor, p. 15 el 16.
(2) Ibid., p. 43.
(3; Discours de Saint-'Jusl dans la séance du 9 thermidor.
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véritables dictateurs étaient donc Billaud-Varenne, CoUot d'Herbois, Barère, Carnot, G.-A. Prieur et Robert Lindet, nullement Robespierre , qui avait en quelque sorte résigné sa part d’autorité , ni Couthon, presque toujours retenu chez lui par la maladie, ni Sainl- Just, presque toujours aus armées, qu’on laissait à l’écart et paisible, « comme un citoyen sans prétention (t). »
C’est donc le comble de l’absurdité et de l’impudence d’avoir présenté ce dernier comme ayant un jour réclamé pour Robespierre... la dictature. N’importe! comme Saint-Just était mort et ne pouvait répondre , les membres des anciens comités commencèrent par insinuer qu’il çvait proposé aux comités réunis de faire gouverner la France par des réputations patriotiques, en attendant qu’il y eût des institutions républicaines(2)l L’accusation était bien vague; tout d’abord on n’osa pas aller plus loin (3); mais plus tard on prit des airs de Brutus indigné. Dans des Mémoires où les ei^ reurs les plus grossières se heurtent de page en page aux mensonges les plus effrontés, Barère prétend que dans les premiers jours de messidor Saint-Just proposa formellement aux deux comités réunis de décerner la dictature à Robespierre. — Dans les premiers jours de messidor, notons-le en passant, Saint-Just n’était même pas à Paris; il n’y revint que dans la nuit du tO. Telle est, du reste, l’inadvertance de Barère dans scs mensonges , qu’un peu plus loin il transporte la scène en thermidor, pour la replacer ensuite en messidor (4). Pendant l’allocution de Saint-Just, Robes-
(t) Discourt de Saint-Just dans ta séance du 9 Thermidor. — Nous arons dit qn'il n'existait presque point d'arrélés portant les seules signatures de Robespierre, de Couthon et do Saint-Just. En voici un pourtant du 30 messidor : « Le comité de Salut public arrête que les citoyens Fijon et Bassanger, patriotes liégeois, seront mis sur-lechamp eu liberté... Coutbon, Robespierre, Saint-Just. Archivet », F 7, -4437. Eh bien ! après Thermidor, il se trouvera des gens pour accuser Robespierre d'étre l’auteur des persécutions dirigées contre certains patriotes liégeois.
(â) Hépoiisc des membres des deux anciens comités aux impuiations deL. Leroinlre, p. 16.
(3) >K Hippoljie Carnot, dans scs Mémoires sur sou père, reproduit cette accusation et l'appuie du témoignage de Toulongeon, qu'il appelle « un narrateur peu passionné et généralement bien informé. » Selon Toulongeon, Saintr-Just disait qu’il n*y avait d'autre moyen de salut public que de le remettre à une destinée farticiUière. Évidemment Toulongeon n'a fait que traduire ici la pensée des anciens membres des comités, dans la brochure desquels il s'est contenté de puiser ses renseignements. Une chose doit à bon droit étonner les lecteurs de M. Carnot, c'est que son père ne lui ait pa.s dit au juste quelle avait été la proposition de Saint-Just. (Voy. Hénoires sur Camol par son /iU, 1. 1*', p. 535). Cela no nous étonne nullement, quant à noos, parce qu'il est aussi clair que le jour que jamais proposition semblable n'est tombée de la bouche de Saint-Just.
fi) mémoires de Barère, t. II, p. 313, 316 et 333. Voy. au surplus, à ce sujet, notre Histoire de Saint-Just.