LIVRE XV. — PROTESTATIOH DE SAIXT-JUST
pierro se serait promené autour de la salle, « gonflant ses joues, soufflant avec saccades. » Et il y a des gens graves, sérieux, honnêtes, qui acceptent bénévolement de pareilles inepties (1) !
Pour renforcer son assertion, Barère s’appuie d’une lettre adressée il Robe.spierre par un Anglais nommé Benjamin Vaughan, résidant à Genève, lettre dans laquelle on soumet à Maximilien l’idée d’un protectorat de la France sur les provinces hollandaises et rhénanes confédérées, ce qui, suivant l'auteur du projet, aurait donné H la République huit ou neuf millions d’alliés (2) ; d’où Barère conclut que Robespierre était en relations avec le gouvernement anglais, et qu’il aspirait à la dictature, « demandée en sa présence parSaint-Just(S). v En vérité, on n’a pas plus de logique ! La dictature était aussi loin de la pensée de Saint-Just que de celle de Robespierre. Dans son discours du 9 Thermidor, le premier disait en propres termes : «Je déclare qu’on a tenté de mécontenter et d’aigrir les esprits pour les conduire à des démarches funestes, et l’on n’a point espéré de moi, sans doute, que je prêterais mes mains pures à l’iniquité. Ne croycx pas au moins qu’il ait pu sortir de mon coeur l’idée de flatter un homme! Je le défends parce qu’il m’a paru irréprochable, et je l’accuserais lui-même s’il devenait criminel (4). » — Criminel, c’est-à-dire s’il eût aspiré à la dictature. — Enfin, — raison décisive et qui coupe court au débat, — comment! Saint-Just aurait proposé en pleine séance du comité de Salut public d'armer Robespierre du pouvoir dictatorial, et aucun de ceux qu’il accusait précisément d’avoir exercé l’autorité à l’exclusion de Maximilien ne .se serait levé pour retourner contre lui l’accusation ! Personne n’eût songé à s’emparer de cet argument si favorable aux projets des conjurés et si bien de nature àexaspérercontre celui qu’on voulait abattre les républicains les plus désintéressés dans la lutte! Cela est inadmissible, n’est-ce pas? Eh bien ! pas une voix accusatrice ne se fit entendre à cet égard. Et quand on voit aujourd’hui des gens se prévaloir d’une assertion maladroite de Barère, assertion dont on
(1) C'e5iM. 11. Carnot qui, dans ses J/^moire« sur son père, raconte ce fait coiomc l'ayant trouvé dans une note « évidemment émanée d'un témoin oculaire • qu’il ne nomme pas (t. I*', p. 530). Comment, répéterons-nous, Carnot n’aurait- i) rien dit à sou fü$ d'une proposition aussi importante que celle de Saint4ust si jamais elle avait été faite?
(2) Voy. cette lettre de l’Anglais Vaughan, dans les Mémoires de Barère (t* II, p. 227). Robespierre n’en eut même pas connaissance, car, d’après Barère, elle arriva et fut décachetée au comité de Salut public dans la journée du 9 Thermidor.
(3) Mémoires de Barère, t. II , p. 232. Il faudrait tout un volume pour relever les inconséquences de Barère.
(é) Discours de Saint-Just du 9 Thermidor. Saint-Just , comme on sait , ne put prononcer que les premières paroles de son discours.
HISTOIRE UE ROBESPIERRE
ne trouve aucune trace dans les discours prononcés ou lus écrits publiés à l'époque même par ce membre du comité de Salut public, on se prend involontairement à douter de leur bonne foi. Robespierre garda jusqu'à sa dernière heure trop de respect à la Convention nationale pour avoir jamais pensé à détourner à son profit une part de l’autorité souveraine de la grande Assemblée, et nous avons dit tout à l’heure avec quelle insistance singulière il demanda que le pouvoir du comité de Salut public fût en tout état de cause subordonné à la Convention nationale.
Comme Billaud-Varenne, dont il était si loin d’avoir les convictions sincères et farouches, Barère eut son heure de remords. Bn jour, sur le soir de sa vie, peu de temps après sa rentrée en France, retenu au lit par un asthme violent, il reçut la visite de l’illustnsculpteur David (d’Angers). Il s’entretint longtemps de Robespierre avec l’artiste démocrate. Après avoir parlé du désintéressement de son ancien collègue et de ses aspirations à la dictature, — deux termes essentiellement contradictoires, — il ajouta ; « Depuis, j’ai réfléchi sur cet homme; j’ai vu que son idée dominante était l’établissement du gouvernement républicain, qu’il poursuivait, en effet, des hommes dont l’opposition entravait les rouages de ce gouvernement... Nous n’avons pas compris cet homme... il avait le tempérament des grands hommes, et la postérité lui accordera ce titre. » El comme David confiait au vieux Conventionnel son projet de sculpter les traits des personnages les plus éminents de la Révolution, et prononçait le nom de Danton : — « N’oubliez pas Robespierre ! » s’écria Barère en se levant avec vivacité sur son séant, et en appuyant sa parole d’un geste impératif ; « c’était un homme pur, intègre, un vrai républicain. Ce qui l’a perdu, c’est sa vanité, son irascible susceptibilité et son injuste défiance envers ses collègues... Ce fut un grand malheur !... » Puis, ajoutent ses biographes, « sa télé retomba sur sa poitrine, et il demeura longtemps enseveli dans ses réflexions (1). » Ainsi, dans cet épanchement suprême, Barère reprochait à Maximilien... quoi?... sa vanité, sa susceptibilité, sa défiance. Il fallait bien colorer de l’ombre d’un prétexte une participation trop active au guet-apens de Thermidor. Étonnez-vous donc qu’en ce moment des visions sanglantes aient traversé l’esprit du moribond, et qu’il soit resté comme anéanti sous le poids du remords !
(1) Mémoires de Barère. Notice historique par MM. Carnot et David (d’Angers), 1. p. 118, 119. — David (d’Angers) a accompii lo vœu de Barère. Qui ue coonatt ses beaux mAdaillons de Robespierre ?
UVIIE XV. — COiNTl.'<l’ATIO> IIES M .A .X ŒUVRES TIIERMIDOniE?mES 697
Cependant les Thermidoriens continuaient dans l'ombre leurs manœuvres odieuses. Présenter Robespierre aux uns comme l'auteur des persécutions indistinctement prodiguées, aux autres comme un modéré décidé h arrêter le cours terrible de la Révolution, telle fut leur tactique infernale. On ne saura jamais ce qu'ils ont répandu d'assignats pour corrompre l'esprit public et se faire des créatures. Leurs émissaires salariaient grassement des perturbateurs, puis s'en allaient de tous côtés, disant : Toute cette canaillelà est payée par ce coquin de Robespierre. Et, ajoute l'auteur de la note où nous puisons ces renseignements, « voilà Robespierre qui a des ennemis bien gratuitement, et le nombre des mécontents bien augmenté (1). » Mais c’était surtout comme contre-révolutionnaire qu'on essayait de le déconsidérer aux yeux des masses. Comment, en effet, aurait-on pu le transformer alors en agent de la Terreur, quand on entendait un de scs plus chers amis, Couthon, dénoncer aux Jacobins les persécutions exercées par l’espion Senar, ce misérable agent du comité de Sûreté générale, et se plaindre en ternres indignés du système affreux mis en pratique par certains hommes pour tuer la liberté par le crime. Les fripons ainsi désignés — quatre à cinq scélérats, selon Couthon — prétendaient qu’en les attaquant on voulait entamer la représentation nationale. « Personne plus que nous ne respecte et n’honore la Convention,» s’écriait Couthon. « Nous sommes tous disposés à verser mille fois tout notre sang pour elle. Nous honorons par-dessus tout la justice et la vertu, et je déclare, pour mon compte, qu’il n’est aucune puissance humaine qui puisse m’imposer silence toutes les fois que je verrai la justice et la vertu outragées (2). » Ces paroles, ne les croirait-on pas tombées de la bouche de Maximilien '?
Robespierre jeune, de son côté, avec non moins de véhémence et d’indignation, signalait o un système universel d’oppression. » Il fallait du courage pour dire la vérité, ajoutait-il. « "Tout est confondu par la calomnie; on espère faire suspecter tous les amis de la
(1) Pièce anonyme trouvée dans les papiers de Robespierre, et non insérée par Courtois. Elle faisait partie de la collection Beuchol (4 p. iD*4<>), et a été publiée dans VBûtoire parlementaire, t. XXXlll. p. 360.
2) Séance des Jacobins du 3 thermidor, Moniteur du 9 Thermidor (S7 juillet 1794).
liberté; on a l'impudeur de dire dans le département du Pas-de- Calais, qui méritait d’être plus tranquille, que je suis en arrestation comme modéré. Eh bien ! oui, je suis modéré, si l’on entend parce mol un citoyen qui ne se contente pas de la proclamation des principes de la morale et de la justice, mais qui veut leur application; si l’on entend un homme qui sauve l’innocence opprimée aux dépens de sa réputation. Oui, je suis un modéré en ce sens; je l’étais encore lorsque j’ai déclaré que le gouvernement révolutionnaire devait être comme la foudre, qu’il devait en un instant écraser tous les conspirateurs ; mais qu’il fallait prendre garde que cette institution tcrrihle ne devînt un instrument de contre-révolution p’ar la malveillance qui voudrait en abuser, et qui en abuserait au point que tous les citoyens s’en croiraient menacés, extrémité cruelle qui ne manquerait pas de réduire au silence tous les amis de la liberté (t )...» Voili’i bien les sentiments si souvent exprimés déjà par Maximilien Robespierre, et que nous allons lui entendre développer toutà l’heure, avec une énergie nouvelle, à la tribune de la Convention.
Il pouvait donc compter, c’était à croire du moins, sur la partie modérée de l’Assemblée, je veux dire sur cette partie incertaine et flottante formant l’appoint de la majorité, tantêt girondine et tantôt montagnarde, sur ce côté droit dont il avait arraché soixante-treize membres à l’échafaud. Peu de temps avant la catastrophe on entendit le vieux Vadier s'écrier, un jour où les ménagements de Robespierre pour la droite semblaient lui inspirer quelques craintes : « Si cela continue, je lui ferai guillotiner cent crapauds de son marais (2). » Cependant les conjurés sentirent la nécessité de se concilier les membres de la Convention connus pour leur peu d’ardeur républicaine et leur patriotisme douteux ; il n’est sorte de stratagèmes dont ils n’usèrent pour les détacher de Maximilien. Dans la journée du .'5 thermidor, Amar et Voulland se transportèrent, au nom du comité de Sûreté générale, dont la plupart des membres, avons nous dit, étaient de la conjuration, à la prison des Madelonnettes, où avaient été transférés une partie des soixante-treize Girondins; et là, avec une horrible hypocrisie, ils témoignèrent à leurs collègues détenus le plus affectueux intérêt. Ces hommes qui de si bon cœur eussent envoyé à la mort les auteurs de la protestation contre le .31 mai, que Robe.spierre leur avait arrachés des mains, parurent at-
(1] Séance des Jacobins du 3 thermidor, u6t niprà.
(â)- Ce mot est rapporté par Courtois h la suite de la préface de son rapport sur les événements du 9 Thermidor, note X\XVlll,p. 39. Courtois peut être cru ici, car c*est un complice révélant une parole échappée h un complice.