LIVRE XV. — VISITE AUX MADELOMSETTES
teadris. « Arrête-t-on votre correspondance?... Votre caractère est-il méconnu ici? Le concierge s’est-il refusé à mettre sur le registre votre qualité de députés? Parlez, parlez, nos chers collègues ; le comité de Sûreté nous envoie vers vous pour vous apporter la consolation et recevoir vos plaintes... » Et sur les plaintes |dcs prisonniers que leur caractère était méconnu, qu'on les traitait comme les autres prisonniers, Amar s’écria : « C’est un crime affreux, » et il pleura, lui, le rédacteur du rapport à la suite duquel les Girondins avaient été traduits devant le tribunal révolutionnaire! Quelle dérision !
Les deux envoyés du comité de Sûreté générale enjoignirent aux adnftnistrateurs de police d’avoir pour les détenus tous les égards dus aux représentants du peuple, de laisser passer toutes les lettres qu’ils écriraient, toutes celles qui leur seraient adressées, sans les ouvrir. Ils donnèrent encore aux administrateurs l’ordre de choisir pour les députés une maison commode avec un jardin. Alors tous les représentants tendirent leurs mains qu’Amar et Voulland serrèrent alternativement, et ceux-ci se retirèrent comblés des bénédictions des détenus (1). Ainsi se trouvait préparée l’alliance thermidogirondine. Le but des conjurés était atteint. Les Girondins détenus allaient pouvoir écrire librement à leurs amis de la droite, et sans doute ils ne manqueraient pas de leur faire part de la sollicitude avec laquelle ils avaientété traités par le comité de Sûreté générale. Or, ce n’était un mystère pour personne qu’à l’exception de trois ou quatre do ses membres, ce comité, instrument sinistre de la Terreur, était entièrement hostile à Robespierre. D’où la conclusion toute naturelle que Robespierre était le persécuteur, puisque ses ennemis prenaient un si tendre intérêt aux persécutés. Quels maîtres fourbes que ces héros de Thermidor !
Toutefois les députés de la droite hésitèrent longtemps avant de se rendre, car ils craignaient d’être dupes des manoeuvres de la
(1) Rapport fait à la police par Faro, administrateur de police, sur l'entrevue ^ut a eu lieu entre les reprisentans du peuple Amar et Voulland, envoyés par le comité de Sûreté générale, et les députés détenus aux Madelonnettes. Ce rapport est de la main même de l'agent national Payan, dans les papiers duquel il a été trouvé. Payan ne fut pas dupe du faux attendrissement d’Amar et de Voulland ; il sut très-bien démêler le stratagème des membres du comité de Sûreté générale. (Voyez ce rapport à la suite du rapport de Courtois, sons^ numéro XWIII , p. 150.) U a été reproduit dans les Pajners inédits, t. II, p. 367 A
conspiration. Ils savaient bien que du côté de Robespierre étaient le bons sens, la vertu, la justice ; que ses adversaires étaient les plus vils et les plus méprisables des hommes; mais ils savaient aussi fort bien que son triomphe assurait celui de la démocratie, la victoire définitive de la République, et cette certitude fut, c’est ma conviction, la seule cause qui lit épouser aux futurs comtes Sieyès, Roissy d’Anglas, Dubois-Dubais, Thibaudeau et autres la querelle des Rovère, des Fouché, des Tallien, des Bourdon et de leurs pareils. Par trois fois ceux-ci durent revenir à la charge, avoue Durand-Maillane(i], tant la conscience, chez ces députés de la droite, balançait encore l’esprit de parti. Comment en effet eussent-ils consenti i sacrifier légèrement, sans résistance, celui qui les avait constamment protégés (2), celui qu'ils regardaient comme le défenseur du faible et de l’homme trompé (3)? Mais l’esprit de parti fut le plus fort. Il y eut, dit-on, chezBoissy d’Anglas des conférences où, dans le désir d’en finir plus vite avec la République, la majorité se décida, non .sans combat, i livrer la tête du Juste, de celui que le maître du logis venait de surnommer hautement et publiquement l’Orphée de la France (4). Et voilà comment des gens relativement honnêtes conclurent un pacte odieux avec des coquins qu’ils méprisaient.
Outre l’élément royaliste, il y avait dans la Plaine, cette pépinière des serviteurs et des grands seigneurs de l’Empire, une masse variable, composée d’individus craintifs et sans conviction, toujours prêts, comme je l'ai dit, à se ranger du côté des vainqueurs. Un mot attribué à l’un d’eux les peint tout entiers. « Pouvez-vous nous répondre du ventre? n demanda un jour Billaud-Va’renne à ce personnage de la Plaine. « Oui, » répondit celui-ci, « si vous êtes les plus forts (5). » Abattre Robespierre ne paraissait pas chose
{l) Kémoires de Durand-Maillaiu, p. 199.
(â) Ibid.
(3) Lelire de Durand-MailUne, citée in exletuo dans notre second rolume. • Il n'élail pas possible de voir plus long-temps tomber soixante, quatre-ringis télés par jour sans horreur... » dit Durand-Haillane dans ses Mémoires, qui sont, comme nous l'a- Tons dit déjà, un mélange étonnant de lâcheté et de fourberie. Singulier moyen de mettre fin a cette boucherie que de s'allier avec ceux qui en étaient les auteurs contre celui qu'on savait décidé h les poursuivre pour arrêter \'effu$ion de lang tersi par U crime.
(4) A l'égard de ces conférences chez Roissy d’Anglas, je n'ai, je dois le dire, rien trouvé de certain. Je ne les rappelle que d'après on bruit fort accrédité. Ce fut, du reste, à Roissy d'Anglas particuliérement, h Champeaux-Duplasne et k Durand-Maillane que s'adressèrent les conjurés. (Jfémoiret de Duraikd-MttüUme, p. 199.)
(5) Nous empruntons ce curieux détail k Toulongeon (t. II, p. 493). Toulongeon,
écrivain fort sujet k caution d'ailleurs, ne donne pas lemom de l'interlocuteur de Billaud-Varenne, et c'est grand dommage. ice
i-lVRE XV. — LES LETTRES AROKTMES
aisée , tant la vertu exerce sur les hommes un légitime prestige.
Lui, pourtant, en face de la coalition menaçante, restait volontairement désarmé. Dépouillé de toute influence gouvernementale, U ne songea môme pas à tenter une démarche auprès des députés du centre , qui peut-être se fussent unis ii lui s’il eût fait le moindre pas vers eux. Tandis que l’orage s’amoncelait, il vivait plus retiré que jamais, laissant à ses amis le soin de signaler aux Jacobins les trames ourdies dans l’ombre, car les avertissements ne lui manquaient pas. Je ne parle pas des lettres anonymes auxquelles certains écrivains ont accordé une importance ridicule. Il y avait alors, ai-je dit déjà, une véritable fabrication de ces sortes de productions, monuments honteux de la bassesse et de la lâcheté humaines. J’en ai là sous les yeux un certain nombre adressées à Uanriot, à Hérault-Séchelles, à Danton. « Te voilà donc, f... coquin, président d’une horde de scélérats, » écrivait-on à ce dernier; o j’ose me flatter que plus tôt que tu ne penses je le verrai écarteler avec Robespierre... Vous avez à vos trousses cent cinquante Bruluse ou Charlotte Cordé... (f) » Toutes ces lettres se valent, pour le fond comme pour la forme. A Maximilien, on écrivait, tantôt : « Robespierre, Robespierre ! Ah ! Robespierre, je le vois, tu tends à la dictature, et lu veux tuer la liberté que tu as créée... Malheureux, tu as vendu ta patrie! Tu déclames avec tant de force contre les tyran» coalisés contre nous, et tu veux nous livrer à eux... Ah! scélérat, oui, tu périras, et tu périras des mains desquelles tu n’attends guère le coup qu’elles te préparent (2)... » Tantôt ; « Tues encore... Écoute, lis l’arrêt de ton châtiment. J'ai attendu, j’attends encore que le peuple affamé sonne l’heure de ton trépas... Si mon espoir était vain, s’il était différé, écoule, lis, te dis-je : cette main qui trace ta sentence, cette main que tes yeux égarés cherchent à découvrir, cette main qui presse la tienne avec horreur, percera ton cœur inhumain. Tous les jours je suis avec loi, je te vois tous les jours, à toute heure mon bras levé cherche ta poitrine... O le plus scélérat des hommes, vis encore quelques jours pour penser à moi; dors pour rêver à moi ; que mon souvenir et ta frayeur soient le premier appareil de ton supplice. Adieu! ce jour même, en te regardant, je vais jouir de ta terreur (3). » A coup sûr, le misérable au-
(1) Les originaux de ces leures sont aux Arrhivet, F 7, 4434.
(S) Cette lettre, dont l'original est aux F 7, 4436, liasse R , figure à la
suite du rapport de Courtois, sous le ouniéro LVIII, et a été reproduite dans les FapUrt inédits^ t. Il, p. 151.
(3) Cette autre lettre, dont l’original est également aux 4rrAtüer (u&t rtiprà), est d*une orthographe qu'il nous a été impossible de conserver. On la trouve arrangée à la suite du rapport de Courtois, sous le numéro LX, et dans les i*apiert inédils, t. Il, p. 153.
leur de ces lignes grotesques connaissait bien mal Robespierre, un des hommes qui aient possédé au plus haut degré le courage civil, cette vertu si précieuse et si rare. Croirait-on qu'il s'est rencontré des écrivains d'assez de bêtise ou de mauvâise foi pour voir dans les lettres dont nous venons d'offrir un échantillon des caractères traces par des mains courageuses, des traits aigus lancés par le courage et la vertu (1). C'est à n'y pas croire!
De CCS lettres anonymes, Robespierre faisait le cas qu'un honnête homme fait ordinairement de pareilles pièces, il les méprisait. Quelquefois, pour donner à ses concitoyens une idée de l'ineptie et de la méchanceté de certains ennemis de la Révolution, il en donnait lecture soit aux Jacobins, soit à ses collègues du comité de Salut public, mais il n'y prenait pas autrement garde. Seulement d'autres avertissements plus sérieux ne lui manquèrent pas. Nous avons mentionné plus haut une pièce dans laquelle un ami inconnu lui rendait compte des menées de la conjuration. Dans la journée du 5 thermidor, le rédacteur de C Orateur du peuple, Labenette, un des plus anciens collaborateurs de Fréron, lui écrivant pour réclamer un ser\'ice, ajoutait : « Qui sait? Peut-être que je t'apprendrai ce que tu ne sais pas. » El il terminait sa lettre en prévenant Maximilien qu'il irait le voir le lendemain pour s.avoir l'heure et le moment où il pourrait lui ouvrir son cœur (2). Celui-là devait être bien informé. Vit-il Robespierre, et déroula-t-il devant lui tout le plan de la conjuration? C'est probable. Ce qu'il y a de certain, c'est que Maximilien, comme on peut s’en convaincre par son discours du 8 thermidor, connaissait jusque dans leurs moindres détails les manœuvres de .ses ennemis.
S’il eût été doué du moindre esprit d’intrigue, comme il lui eût été facile de déjouer toutes les machinations thermidoriennes, comme aisément il se fût rendu d’avance maître de la situation ! Mais non, il sembla se complaire dans une complète inaction. Loin de prendre la précaution de sonder les intentions de ses collègues de la droite, il n’eut même pas l’idée de s’entendre avec ceux dont le concours lui était assuré! La grande majorité des sections parisiennes, la société des Jacobins presque tout entière, la commune,
(1) Ce sont les propres expressions dont s'est serri le rédacteur du rapport de Courtois, p. 51 et 5Î. Serriles plagiaires de tous les pamphlets thermidoriens, les méprisahles auteurs de VHùtoire dt la Aéoolulton par deux amù de la liberté n'ont fait ici que copier le rapport de Courtois, t. XIII, p. 376.
(t) Cette lettre figure à la suite du rapport de Courtois, sous le numéro XVI, p. 113. Courtois n'n donné que l'initiale du nom de Lahenette. Nous l'arons rélahli d’après l'original de la lettre, qu'on peut voir aux Archive».