LIVRE XV. — LE GÉNÉRAL BARRIOT
lui étaient dévouées ; i) ne songea point à tirer parti de tant d'éléments de force et de succès. Les inventeurs de la conspiration de Robespierre ont eu beau s'ingénier, il n'ont pu trouver un lambeau de papier indiquant qu'il y ait eu la moindre intelligence et le moindre concert entre Maximilien et le maire de Paris, Fleuriot- Lescot, par exemple, ou l'agent national Payan (1 ). Si ces deux hauts fonctionnaires , sur le compte desquels la réaction , malgré sa science dans l'art de la calomnie, n'est parvenue à mettre ni une action basse ni une lâcheté, ont dans la journée du 9 Thermidor pris parti pour Robespierre, ç'a été tout spontanément et emportés par l'esprit de justice. En revanche on a été beaucoup plus fertile en inventions sur le compte d'Hanriot, le célèbre général de la garde nationale parisienne (2).
Oh ! pour celui-là la réaction a été impitoyable ; elle a épuisé à son égard tous les raftinements de la calomnie. Hanriot a payé cher sa coopération active au mouvement démocratique du 31 mai. De cet ami sincère de la Révolution, de ce citoyen auquel un jour, à l’Hôtel de Ville, on promettait une renommée immortelle pour son désintéressement et son patriotisme, les uns ont fait un laquais ivre, les auti'es l'ont malicieusement confondu avec un certain Henriot, compromis dans les massacres de Septembre.
Qu'il ait été l'admirateur de Robespierre , qu'il ait été dévoué, jusqu'à sacrifier sa vie, à l'homme qui, à l'époque du procès des hébertistes, l'avait couvert de sa protection, cela est de toute évidence, et l'événement l'a suffisamment prouvé ; mais ce q\ii n'a jamais été démontré et ce qui est complètement faux, c'est qu'il ail été docilement soumis à son influence et qu'il ait servilement suivi
(t) Il n'rxisie qu'une seule Icltre de Pa;an à Robespierre ; elle' est datée du 9 messidor (2 juin 1794). Celte lettre, dont nous asons déjà parlé plus haut, est surtout relative k un rapport de Vadier sur Catherine Tbéot, rapport dans lequel l'agent naüonal croit voir le fruit d'une intrigue contre-révolutionnaire. Elle est très-loin de respirer un ton d'intimité, et, contrairement aux habitudes du jour, Pajan n'j tutoie pas Robespierre. (Vo;ex-la à la suite du rapport de Courtois, sous le numéro LVI, p. 3lâ, et dans les Papieri inidilt, t. II, p. 359.)
(S) M. Tbiers, dont nous avons renoncé k signaler les erreurs étranges, les inconséquences, les contradictions te renouvelant de page en page , fait offrir par Hanriot k Robespierre le déploiement de tet colonnes et une énergie plus grande qu'au 2 juin. (Histoire de la Révolution, ch. xzi.) H. Thiers, suivant son habitude du reste, n'onblie qu'une chose, c'est de nous dire d'ob lui est venu ce renseignement; noua aurions pu alors en discuter la valeur.
SCS inspirations. Fasciné, comme tant d’autr es, par le génie, l’éloquence et les hautes qualités morales du tribun populaire, il régla constamment sa conduite sur les sages avis adressés par Robespierre aux patriotes, du haut de la tribune de la Convention ou de celle des Jacobins. Il exerça avec une habileté surprenante les difSciles fonctions dont il était investi. On a jusqu'à ce jour vomi beaucoup de calomnies contre lui, on n’a jamais rien articulé de sérieux; dans son commandement il se montra toujours irréprochable. Sa conduite, durant le rude hiver de 1794, fut digne de tous éloges. Si la paix publique ne fut point troublée, si les attroupements aux portes des boulangers et des bouchers ne dégénérèrent pas en collisions sanglantes, ce fut grâce surtout à son énergie tempérée de douceur.
S'il est vrai que le' style soit l'homme, on n'a qu’à parcourir les ordres du jour du général Hanriot, et l’on se convaincra que ce révolutionnaire tant calomnié était un excellent patriote, un pur républicain, un véritable homme de bien. A ses frères d’armes de service dans les maisons d’arrêt, il recommande de se comporter avec le plus d'égards possible envers les détenus et leurs femmes. a La justice nationale seule, » dit-il, « a le droit de sévir contre les 'coupables (1)... Le criminel dans les fers doit être respecté; on plaint le malheur, mais on n'y insulte pas (2). » Pour réprimer l’indiscipline de certains gardes nationaux, il préfère l'emploi du raisonnement à celui de la force ; « Nous autres républicains , nous devons être frappés de l’évidence de notre égalité, et pour la soutenir il faut des mœurs, des vertus et de l’austérité (3). » Ailleurs il disait : « Je ne croirai jamais que des mains républicaines soient capables de s’emparer du bien d’autrui ; j’en appelle à toutes les vertueuses mères de famille dont les sentimens d’amour pour la patrie et de respect pour tout ce qui mérite d’être respecté sont publiquement connus (4). » Est-il parfois obligé de recourir à la force armée, il ne peut s’empêcher d’en gémir ; « Si nous nous armons quelquefois de fusils, ce n’est pas pour nous en servir contre nos pères, nos frères et amis, mais contre les ennemis du dehors (5).... » Ce n'est pas lui qui eût encouragé notre malheureuse tendance à nous engouer des hommes de guerre : « Souvenez-vous, mes amis, que le temps de servir les hommes est passé. C’est à la chose publique
(1) Ordre du jour en date du $6 pluviôse (14 février 1794).
(2) Ibid, du 1«' germinal (21 mam 1794),
(3) Ibid, du 14 nivAse (3 janvier 1794),
(4) Ibid, en date du 19 plnviAite (7 février 1794).
(5) Ordre du jour en date du 17 pluviôse an II (3 février 1794).