LIVRE XV. — LE GÉNÉRAL HANRIOT
seule que tout bon citoyen se doit entièrement... Tant que je serai général, je ne souifi-irai jamais que le pouvoir militaire domine le civil , et si mes frères les canonniers veulent despotiser, ce ne sera jamais sous mes ordres [Ij. » Dans nos fêles publiques il nous faut toujours des baïonnettes qui reluisent au soleil; Hanriot ne comprend pas ce déploiement de l’appareil des armes dans des solennités pacifiques. Le lendemain d’un jour de cérémonie populaire, un citoyen s’étant plaint que la force armée n’eût pas été là avec ses fusils et ses piques pour mettre l’ordre dans la foule : « Ce ne sont pas mes principes, » s’écrie Hanriot dans un ordre du jour ; « quand on fête, pas d’armes, pas de despote; la raison établit l’ordre, la douce et saine philosophie règlent nos pas... un ruban tricolore suffit pour indiquer à nos frères que telles places sont destinées à nos bons législateurs... Quand il s’agit de fête, ne parlons jamais de force armée, elle touche de trop près au despotisme i2).... » A coup sûr le moindre chef de corps trouverait aujourd’hui cet Hanriot bien arriéré. « Dans un pays libre, » dit encore cet étrange général, « la police ne doit pas se faire avec des piques et des baïonnettes, mais avec la raison et la philosophie. Elles doivent entretenir un œil de surveillance sur la société, l’épurer et en proscrire les méchants et les fripons... Quand viendra-t-il ce temps désiré où les fonctionnaires publics seront rares, où tous les mauvais sujets seront terrassés , où la société entière n’aura pour fonctionnaire public que la loi (3)...I Un peuple libre se police lui-même, il n’a pas besoin de force armée pour être ju^e (A).... La puissance militaire exercée despotiquement mène à l’esclavage, à la misère, tandis que la puissance civile mène au bonheur, à la paix, à la justice, à l’abondance (S).... » Aux fonctionnaires qui se prévalent de leurs titres pour s’arroger certains privilèges, il rappelle que la loi est égale pour tous. « Les dépositaires des lois en doivent être les premiers esclaves (6). » Un arrêté de la commune ayant ordonné que les citoyens trouvés mendiant dans les rues fussent arrêtés et conduits à leurs sections respectives, le général prescrit à ses soldats d’opérer ces sortes d’arrestations « avec beaucoup d’humanité et d’égards pour le malheur, qu’on doit respecter (7). » Aux gardes
(1) Ordre dn jour en dete duS9 brumaire (19 noTeinbre t793).
(9) Ibid, du 91 brumaire (11 noTenibre 1793).
(3) Ibid, du 6 brumaire (97 octobre 1793).
(1) Ibid, du 19 brumaire (9 notembre 1793'.
(5) Ibid, du 95 prairial (13 juin 179A).
(6) Ibid, du 4 septembre 1793.
(7) Ibid, du 91 prairial an II (9 juin 1794).
nationaux sous ses ordres il recommande la plus grande modération dans le scnàce : « Souvenez-vous que le fer dont vos mains sont armées n’est pas destiné k déchirer le sein d’un père , d’un frère, d’une mère, d’une épouse chérie... Souvenez-vous de mes premières promesses où je vous fis part de l’horreur que j’avois pour toute effusion de sang... Je ne souffrirai jamais qu’aucun de vous en provoque un autre au meurtre et k l’assassinat. Les armes que vous portez ne doivent être tirées que pour la défense de la patrie, c’est le comble de la folie de voir un Français égorger un Français; si vous avez des querelles particulières, étouffez-les pour l’amour de la patrie (t). »
Le véritable Hanriot ressemble assez peu, comme on voit, k l’Haiiriot légendaire de la plupart des écrivains. Le bruit a-t-il couru , au plus fort moment de l’hébertisme, que certains hommes songeraient à ériger une dictature, il s’empresse d’écrire : « Tant que nous conserverons notre énergie, nous défierons ces êtres vils et corrompus de se mesurer avec nous. Nous ne voulons pour maître que la loi, pour idole que la liberté et l’égalité, pour autel que la justice et la raison (2). » A ses camarades il ne cesse de prêcher la probité, la décence, la sobriété, toutes les vertus. « Ce sont nos seules richesses; elles sont impérissables. Fuyons l’usure ; ne prenons pas les vices des tyrans que nous avons terrassés (3)... Soyons sobres, aimons la patrie, et que notre conduite simple, juste et vertueuse remplisse d’étonnement les peuples des autres climats (4). » Indigné de l’imprudence eude la brutalité avec lesquelles certains soldais de la cavalerie, des estafettes notamment, parcouraient les rues de Paris, au risque de renverser sur leur passage femmes, enfants, vieillards, il avait autorisé les gardes nationaux de service k arrêter les cavaliers de toutes armes allant au grand galop dans les rues. « L’honnête citoyen k pied doit être respecté par celui qui est k cheval (3). » Un matin, l’ordre du jour suivant fut affiché dans tous les postes : « Hier, un gendarme de la 29‘ division a jeté k terre, il était midi trois quarts, rue de la Verrerie, au coin de celle Martin, un vieillard ayant k la main une béquille... Cette atrocité révolte l’homme qui pense et qui connaît ses devoirs. Malheur k celui qui ne sait pas respecter la vieillesse, les lois de son pays, et qui ignore ce qu’il doit k lui-même et k la société entière. Ce gendarme préva-
(1) Ordre du jour en date du 27 vcntdse (17 mar$ 1794).
(2) Ibid, du IG Yenldse an II (6 mars 1704).
(3) Ibid, du 16 floréal (5 mai 1704],
(4) Ibid, du 26 prairial (14 juin 1794).
(5) Ibid, du 15 pluviôse (3 février 1794).