‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille les sources originales et des documents entièrement inéditsChapitre 300 sur 354 · LIVRE XIV — AVERTISSEMENT DE SAINT-J OST · texte numérisé non relu

LIVRE XIV — AVERTISSEMENT DE SAINT-J OST

donné lieu, que je sache, h aucune dénégation de la part de ses anciens collègues. Au commencement de la séance tout le monde restait muet, comme si l'on eût craint de s’expliquer. Saint-Just rompit le premier le silence. Il raconta qu’un officier suisse, fait prisonnier devant Maubcuge et interrogé par Guyton-Morveau et par lui, leur avait confié que les puissances alliées n’avaient aucun espoir d’accommodement avec la France actuelle, mais qu’elles attendaient tout d’un parti qui renverserait la forme terrible du gouvernement et adopterait des principes moins rigides. En effet, les manœuvres des conjurés n’avaient pas été sans transpirer au dehors ; il est même bien évident que certains membres acquis à la conspiration avaient des intelligences avec les émigrés ; à Londres, on discutait publiquement les chances de la faction contraire à Robespierre, et, comme on le peut voir par des articles du Times, on s’attendait d'un jour à l’autre îi un déchirement profond dans le sein de la Convention. Les émigrés, ajouta Saint-Just, sont instruits du projet des conjurés de faire, s’ils réussissent, contraster l’indulgence avec la rigueur actuellement déployée contre les traîtres. Ne verra-t-on pas les plus violents terroristes, les Tallien, les Fréron, les Bourdon (de l’Oise), s’éprendre de tendresses singulières pour les victimes de la Révolution et môme pour les familles des émigrés ?

Arrivant ensuite aux persécutions sourdes dont Robespierre était l’objet, il demanda, sans nommer son ami, s’il était un dominateur qui ne se fût pas d’abord environné d’un grand crédit militaire, emparé des finances et du gouvernement, et si ces choses se trouvaient dans les mains de ceux contre lesquels on insinuait des soupçons. David appuya chaleureusement les paroles de son jeune collègue. Il n’y avait pas à se méprendre sur l’allusion. Billaud-Varennedit alors à Rohespierre ; Nous sommes tes amis, nous avons toujours marché ensemble. Et la veille il l’avait traité de Pisistrate. « Ce déguisement, » dit Saint-Just, » lit tressaillir mon cœur (1). »

Il n’y eut rien d’arrété positivement dans cette séance; cependant la paix parut, sinon cimentée, au moins en voie de se conclure, et l’on conlirma le choix que la veille on avait fait de Saint-Just, comme rédacteur d’un grand rapport sur la situation de la République. Les conjurés, en apprenant l’issue de cette conférence, furent saisis de terreur. Si cette paix eût réussi, a écrit l’un d’eux,

« elle perdait à jamais la France (2); » c’est-à-dire : nous étions dé-

(1) Discours du 9 Thermidor.

(2) Les Crimes de sept membres des anciens cmités^ eic., ou Dénonciation formelle à la Convention nationale, par Laurent Lecoinlre, p. 194.

masqués et punis, nous misérables qui avons tué la République dans la personne de son plus dévoué défenseur. De nouveau l’on se mit à l’œuvre : des listes de proscription plus nombreuses furent lancées parmi les députés. «Épouvanter les membres par des listes de proscription et en accuser l’innocence, » voilà ce que Saint-Just appelait un blasphème (1). Tel avait été le succès de ce stratagème, qu’ainsi que nous l’avons dit, un certain nombre de représentants n’osaient plus coucher dans leurs lits. Cependant on ne vint pas sans peine à bout d’entraîner le comité de Salut public; il fallut des pas et des démarches dont l’histoire serait certainement instructive et curieuse. Les membres de ce comité, répéterons-nous, semblaient comme retenus par une sorte de crainte instinctive, au moment de livrer la grande victime. Tout à l’heure même nous allons entendre Barère, en leur nom, prodiguer à Robespierre la louange et l’éloge. Mais ce .sera le baiser de Judas.

A cette époque un certain nombre de compagnies de canonniers reçurent de la commission du mouvement des armées de terre, à la tête de laquelle était un citoyen nommé Pille, créature de Carnot, l’ordre de quitter Paris. Les ennemis de Robespierre, dont Carnot se montra l’allié très-zélé, craignaient-ils que Maximilien ne trouvât un appui dans cette troupe composée en général de patriotes ardents? A cet égard je ne saurais rien préciser. Cependant, dès le 3 thermidor, un pur et sincère démocrate nommé Sijas, le propre adjoint de Pille, dénonça ce fait comme une manœuvre coupable. Il signala de plus, comme une chose infiniment suspecte, le secret dont ce commissaire s’attachait à envelopper ses opérations. L’accusation remontait tout droit à Carnot, des volontés duquel Pille n’était que l’exécuteur. Sijas invita tous ses concitoyens à se mettre en garde contre l’établissement du gouvernement militaire, moyen trop souvent employé, dit-il, pour perdre la liberté (2).

Trois jours après, Couthon témoignait aussi ses inquiétudes sur le départ des canonniers, et se plaignait qu’on dégarnît Paris d’hommes, d’armes et de munitions. Pourquoi, demanda-t-il aussi, avoir envoyé des canons de gros calibre aux trois mille jeunes gens

(1) Discours du 9 Thermidor.

(2) Séance des Jacobins du 3 lliennidor (21 joiliet 1794). Les Thermidoriens n'eurent garde d'oublier Sijas. Mis hors la loi dans la roaiinée du 10 thermidor, ce républicain rigide et conraincu fut exécuté dans la Journée du lendemain.

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LlVnE XV. — l'école de mars

de l'école de Mars? Tout cela lui paraissait coïncider singulièrement avec les trames des ennemis de la République. A quoi bon même cette école de Mars, disait-il, et que signifiaient ces trois mille apprentis soldats, quand la République avait besoin de douze cent mille combattants pour se défendre (1)? Chargé, avec son collègue Pessard, de la surveillance de cette école. Le Bas s'empressa de rendre justice à l'excellent esprit des jeunes gens dont elleétait composée ; mais les paroles de Couthon suffisent, ce me semble, pour prouver combien peu d'importance Maximilien attachait à cette institution, et surtout dans quelle erreur sont tombés les écrivains crédules qui nous ont montré Robespierre allant, au moins une fois par semaine, haranguer les élèves de l'école de Mars dans la plaine des Sablons (2).

On ne se contenta pas de dégarnir Paris d'une partie de ses plus énergiques défenseurs, le comité de Salut public rendit, à la date du 2 thermidor, un arrêté en vertu duquel toutes les armés durent être déposées dans les salles des comités de surveillance, à l'exception de celles affectées au service public. C'était là évidemment un acte de défiance à l'égard du peuple; mais Robespierre en prit-il ombrage, et y vit-il une mesure de précaution contre la foule de ses partisans? J'ai de la peine à le croire, puisque cet arrêté, il le signa de sa main (3).

Quoi qu'il en soit, il y avait dans l'air une inquiétude vague, quelque chose qui annonçait de grands événements. Les malveillants s'agitaient en tous sens et répandaient les bruits les plus alarmants pour décourager et diviser les bons citoyens. Ils intriguaient jusque dans les tribunes de la Convention. Robespierre s'en plaignit vivement aux Jacobins dans la séance du 6 , et il signala d'odieuses menées dont ce jour-là même l'enceinte de la Convention avait été le théâtre (i). Après lui Couthon prit la parole et revint sur les manœuvres employées pour jeter la division dans la Convention nationale, dans les comités de Salut public et de Sûreté générale. Il parla de son dévouement absolu pour l'Assemblée, dont la très-grande majorité lui paraissait d'une pureté exemplaire; il

{1) Séance des Jacobins du 6 thermidor (24 juillet 1794).

(2) L'induence des jeunes gens de l’école de Mars sur le résultat de la journée du 9 Thermidor a été exagérée par beaucoup d’écrivains. Entraînés par Brival et Bentabole, que la Convention avait adjoints h Pessard en remplacement de Le Bas, ils vin> rent, il est vrai, se mettre aux ordres de l’Assemblée; mais ils n'eurent sur lesévénements aucune action déterminante.

(3) Arrêté signé: Robespierre, Carnot, Couthon, Billaud>Varenne , Barère, Collet d'ilerbois, C.-A, Prieiir, J.-B. Saint-André, Robert Lindet et Saint-Jusi.

(4) Journal de la Montagne du 10 thermidor (28 juillet 1794).

HISTOIRE UE ROBESPIERRE

loua également les comités de Salut public et de Sûreté générale, où, dit-il, il connaissait des hommes vertueux et énergiques, disposés ù tous les sacrifices pour la patrie. Seulement il reprocha au comité de Sûreté générale de s'étre entouré de scélérats coupables d’avoir exercé en son nom une foule d'actes arbitraires et répandu l’épouvante parmi les citoyens, et il nomma encore Senar, ce coquin dont les Mémoires plus ou moins authentiques ont si bien servi la réaction. « Il n’est pas, » dit-il, « d’infamies que cet homme atroce n’ait commises. » C’était là un de ces agents impurs dénoncés par Robespierre comme cherchant partout des coupables et prodiguant les arrestations injustes (1). Couthon ne s’en tint pas là : il signala la présence de quelques scélérats jusque dans le sein de la Convention, en très-petit nombre du reste : cinq ou six, s’écria-t-il, « dont les mains sont pleines des richesses de la République et dégouttantes du sang des innocents qu’ils ont immolés; » c’est-à-dire les Fouché, les Tallien, les Carrier, les Rovère,les Bourdon (de l’Oise), qu’à deux jours de là Robespierre accusera à son tour — malheureusement sans les nommer — d’avoir porté la Terreur dans toutes les conditions. Il suffirait de la vertu et de l’énergie de la Convention nationale pour écraser cerf êtres pervers, pensait Couthon ; mais personne ne songeait à attenter à la Représentation nationale , comme ne cessaient de le répéter les hommes infâmes auxquels il faisait allusion ; car le jour où elle serait avilie ou dissoute, ajoutait-il, ce jour-là serait celui de la contre-révolution; et en effet la République sera perdue et la contre-révolution faite le jour où la Convention se trouvera avilie et frappée dans la personne de Robespierre et de ses amis.

Trois jours auparavant, Couthon, après avoir récriminé contre les cinq ou six coquins dont la présence souillait la Convention, avait engagé la société à présenter dans une pétition à l'Assemblée ses veeux et ses réflexions au sujet de la situation, et sa motion avait été unanimement adoptée. 11 y revint dans la séance du 6. C’était sans doute, à ses yeux, un moyen très-puissant de déterminer les gens de bien à se rallier, et les membres purs de la Convention à se détacher des cinq ou six êtres tarés qu’il considérait comme les plus vils et les plus dangereux ennemis de la liberté (2). Quel-

(1) Senar, comme on aail, avail fini par Cire airéié sur les plaintes réitérées de CoulboD.

(2) Le coDjpte rendu de la séance du 6 thermidor aux Jacobins ne figure pas au Moniteur, Il faut le lire dans le Journal de la Montagne du 10 thermidor (28 juillet 1794), oü il est très-incomplet. La date seule, du reste, suffit pour expliquer les lacunes et les inexactitudes.

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