LIVRE XV. — PÉTITION DES JACOBINS
ques esprits exaltés songèrent-ils alors à un nouveau 31 mai? Cela est certain; mais il est certain aussi que si quelqu'un s’opposa avec une énergie suprême à l'idée de porter atteinte à la Convention nationale, dans des circonstances nullement semblables è celles où s’était trouvée l’Assemblée à l’époque du 31 mai, ce fut surtout Robespierre. U ne ménagea point les provocateurs d’insurrection, ceux qui par leurs paroles poussaient le peuple à un 31 mai. « C’était bien mériter de son pays, » s’écria-t-il , « d’arrêter les citoyens qui se permettraient des propos aussi intempestifs et aussi contre-révolutionnaires (1). » Peut-être d’ailleurs ces appels à la révolte étaient-ils poussés par des agents de la conjuration thermidorienne. N’était-ce pas un moyen d’irriter la Convention contre celui auquel on s’efforçait d’en faire remonter la responsabilité? Quant à Robespierre, il avait, je le répète, un respect absolu pour l’Assemblée ; et si dans le domaine moral il pouvait comprendre l’exercice d'une certaine pression à l’égard de la Représentation nationale, c'était à la condition qu’on se tint dans les strictes voies de la légalité.
Or, rien de plus légal que l’adresse présentée par la société des Jaedbins ù la Convention dans la séance du 7 thermidor (2.5 juillet 1794), rien de plus rassurant surtout pour l’Assemblée. En effet, de quoi est-il question dans ce morceau où d’un bout à l’autre on retrouve les idées de Robespierre? D’abord, des inquiétudes auxquelles donnaient lieu les manœuvres des détracteurs du comité de Salut public, manœuvres que les Amis de la liberté et de l’égalité ne pouvaient attribuer qu’à l’étranger, contraint de placer sa dernière ressource dans le crime. C’était lui, disait-on, qui, mettant en opposition l’indulgence criminelle avec la justice impartiale, dégradait la justice et donnait à l'indulgence un caractère féroce; lui qui « voudrait que des conspirateurs impunis pussent assassiner les patriotes et la liberté, au nom même de la patrie, afin qu’elle ne parût puissante et terrible que contre ses enfants, ses amis et ses défenseurs... » Ces conspirateurs impunis, ces prescripteurs des patriotes et de la liberté, c’étaient les Fouché, les Tallieu, les Rovère, etc., les cinq ou six coquins auxquels Couthon avait fait allusion la veille. Ils pouvaient triompher grâce à une indulgence arbitraire, tandis que la justice mise à l’ordre du jour, cette justice impartiale
(1) On chercherait vainement dans les journaux du temps trace des paroles de Robespierre. Le compte-rendu très-incomplet de la séance du 6 thermidor aux Jacobins D'eiiste que dans le Journal de la Montagne. Hais les paroles de Robespierre nous ont été conservées dans le discours prononcé par Barère h la Convention le T thermidor, et c'est la un document irrécusable. (Vo;. le Jfonileurdu 8 thermidor [26 juillet 1794].)
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à laquelle se fie le citoyen honnête, même après des erreurs et des fautes, faisait trembler les traîtres, les fripons et les intrigants, mais consolait et rassurait l'homme de bien (1). On y dénonçait comme une manœuvre contre-révolutionnaire la proposition faite à la Convention, par un nommé Magenthies, de prononcer la peine de mort contre les auteurs de jurements où le nom de Dieu serait compromis, et d'ensanglanter ainsi les pages de la philosophie et de la morale, proposition dont l’infamie avait déjà été signalée par Robespierre à la tribune des Jacobins (2). La désignation de prêtres et de prophètes appliquée, dans la pétition Magenthies, aux membres de l’Assemblée qui avaient proclamé la reconnaissance de l’Être suprême et de l’immortalité de l’ûme, était également relevée comme injurieuse pour la Représentation nationale. Les Amis de la liberté et de l’égalité se plaignaient ensuite des ténèbres dont semblait s’environner le commissaire du mouvement des armées. Et comment leur sollicitude n’aurait-elle pas été éveillée quand ils voyaient les patriotes les plus purs en proie à la persécution et dans l’impossibilité même de faire entendre leurs réclamations? Ici, bien évidemment, ils songeaient à Robespierre. Leur pétition respirait du reste, d’un bout à l’autre, le plus absolu dévouement pour la Convention, et ils y protestaient avec chaleur de tout leur attachement pour les mandataires du pays. « Avec vous, » disaient-ils en terminant, « ce peuple vertueux, confiant, bravera tousses ennemis; il placera son devoir et sa gloire à respecter et à défendre ses représentons jusqu’à la mort (3). » En présence d’un pareil document, il est assurément assez difficile d’accuser la société des Amis de la liberté et de l’égalité de s’être insurgée contre la Convention, et il faut en vérité avoir le front de certains écrivains royalistes ou girondins pour oser prétendre qu’à la veille du 9 Thermidor on sonnait le tocsin contre la célèbre Assemblée.
(1) Impossible de iravesür plus déplorablement que ne l'a fait M. Michelet le seus de cette pétition, a Elle accusait les indulgents, » dit>il, t.VII, p. 435. Les indulgents! c'est-h-dire ceui u qui déclaraient la guerre aux citoyens paisibles, érigeaient en crimes ou des préjugés incurables ou des choses indifférentes pour trouver partout des coupables et rendre U Révolution redoutable au peuple même. » Voilà les singuliers indulgents qu'accusaient Robespierre et la pétition jacobine
(i) Voyez à ce sujet le discours de Barère dans la séance du 7 thermidor (25 juillet 1794).
(3j Cette adresse de la société des Jacobins se trouve dans U MonUeur du 8 thermidor (26 juillet), et dans le Journal des débaU et des décrété de la ConoenftVm, nu* méro 673.