LIVRE XV. — JUSTIFICATION DE OUBOIS-CRANCÔ
Au moment où l’on achevait la lecture de cette adresse, Dubois- Crancé s’élançait à la tribune comme s’il se fût senti personnellement désigné et inculpé. Suspect aux patriotes depuis le siège de Lyon, louvoyant entre tous les partis, ce représentant du peuple s'était attiré l’animosité de Robespierre par sa conduite équivoque. Récemment exclu des Jacobins, il essaya de se justifier, protesta de son patriotisme et entra dans de longs détails sur sa conduite pendant le siège de Lyon. Un des principaux griefs relevés à sa charge par Maximilien était, on s’en souvient peut-être, d’avoir causé beaucoup de fermentation dans la ci-devant Bretagne, en s’écriant publiquement à Rennes, qu’il y aurait des chouans tant qu’il existerait un Breton (1). Dubois-Crancé ne dit mot de cela, il se contenta de se vanter d’avoir arraché la Bretagne à la guerre civile. « Robespierre a été trompé, » dit-il, « lui-même reconnaîtra bientôt son erreur (2). » Mais ce qui prouve que Robespierre ne se trompait pas, c’est que ce personnage, digne allié des Fouché et des Tallien , devint l’un des plus violents séides de la réaction thermidorienne. On voit du reste avec quels ménagements les conjurés traitaient Maximilien à l’heure même où ils n’attendaient que l’occasion de le tuer. Le comité de Salut public n’avait pas dit encore son dernier mot.
On put même croire un moment qu’il allait prendre Maximilien sous sa garde, et lui servir de rempart contre ses ennemis. Barère qui, quelques jours auparavant, avait paru faire une allusion perfide à son collègue en parlant de ces citoyens « cherchant à influencer le peuple par des discours préparés (3) » , présenta au nom du comité de Salut public un long rapport dans lequel il refit le procès
(1) Note de Robespierre sur quelques dépotés, A la suite du rapport de Courtois , sous le nninéro Lt, et dans les Papiert inédili, t, II, p. tT. — C'était ce Dubois-Crancé qui arait baptisé Eléonore Duplay, la fiancée de Maximilien , du nom de Comélie Copeau, allusion A la profession de Duplay. Le bout de l'oreille passait toujours, comme on Toit, chez ce ci^evant gentilhomme A qui Robespierre avait également reproebé d'avoir fait jadis valoir de faux titres pour usurper la noblesse. (Papiers inédits, ubi luprà.)
(1) Voyez le discours de Dubois-Crancé dans U Jfonifeur du 8 thermidor (26 juiUet
(3) Discours de Barère dans la séance du 2 thermidor (20 juillet 1794). Plus lard, Barère ne manqua pas de se vanter d'avoir dénoncé Robespierre « avec tout le zèle compatible avec la prudence que doivent avoir des membres du gouvernement, etc. » Réponse aux imputations de Laurent Lecointre, p. 8.
(les Girondins, des hébertistes et des dantonistes, porta aux nues la journ(ie du 31 mai, et traça de Robespierre le plus pompeux éloge. Des citoyens aveuglés ou malintentionnés avaient parlé de la nécessité d’un nouveau 31 mai, dit-il; un bomme s’était élevé avec chaleur contre de pareilles propositions, avait hautement préconisé le respect de la Représentation nationale, et cet homme, c’était, comme on l’a vu plus haut, Maximilien Robespierre. « Déjà, » ajouta Barère, « un représentantdu peuple qui jouit d’une réputation patriotique méritée par cinq années de travaux et par ses principes imperturbables d’indépendance et de liberté, a réfuté avec chaleur les propos contre-révolutionnaires que je viens de vous dénoncer (l). » En entendant de telles paroles, les conjurés durent trembler et sentir se fondre leurs espérances criminelles. Qui pouvait prévoir qu’à deux jours de là Barère tiendrait, au nom de ce même comité, un tout autre langage? Ce dernier hommage rendu au patriote le plus énergique, au démocrate le plus sincère de la Convention, c’^ait, nous l’avons dit, le baiser de Judas.
Après la séance conventionnelle, les conjurés se répandirent partout où ils espérèrent rencontrer quelque appui. Aux yeux des gens de la droite ils firent de plus belle miroiter la perspective d’un régime d’indulgence et de douceur; aux yeux des républicains farouches, celle d’une aggravation de terreur. Un singulier mélange de coquins, d’imbéciles et de royalistes déguisés, voilà les Thermidoriens. Une réunion eut lieu chez Collot d’Herbois, paraîtil (2), où l’on parvint à triompher des scrupules de certains membres qui hésitaient à sacrifier celui qu’avec tant de raison ils regardaient comme la pierre angulaire de l’édifice républicain, et qu’ils ne se pardonnèrent jamais d’avoir livré à la fureur des méchants. Fouché, prédestiné par sa ba.ssc nature au rôle d’espion et de mouchard , rendait compte aux conjurés de ce qui se passait au comité de Salut public. Le 8, il arriva triomphant auprès de ses complices; un sourire illuminait son ignoble figure : o La division est complète, » dit-il, « demain il faut frapper(3). »
Cependant, au lieu de chercher des alliés dans cette partie indécise, craintive et flottante de la Convention qu’on appelait le centre , et qui n’eût pas mieux demandé que de se joindre à lui s’il eût consenti à faire quelques avances, Robespierre continuait de se tenir à l’écart. Tandis que les conjurés, pour recruter des com-
(1) Voj. le Moniteur du 8 tliennidor [26 juillet 1794).
(2) Renseignement fourni par Godefroy Cavaiguac k H. Hauréau.
(3) Déclaration de Tallien dans la séance du 22 thermidor an III (9 août 1795). Ilonileur du 27 thermidor (14 août).