‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille les sources originales et des documents entièrement inéditsChapitre 303 sur 354 · LIVRE \y. — ROBESPIERRE LA VEILLE DL' 8 THERMIDOR · texte numérisé non relu

LIVRE \y. — ROBESPIERRE LA VEILLE DL' 8 THERMIDOR

plices, avaient recours aux plus vils moyens, en appelaient aux plus détestables passions, attendant impatiemment l’heure de le tuer à coup sûr, il méditait... un discours, se fiant uniquement à son bon droit et à la justice de sa cause. La légende nous le représente s'égarant dans ces derniers temps en des promenades lointaines; allant chercher l’inspiration dans les poétiques parages où (ivait encore le souvenir de J.-J. Rousseau, son maître, et où il lui avait été permis, tout jeune encore, de se rencontrer avec l’immortel philosophe (1). C’est là une tradition un peu incertaine (5); il a bien pu , par une de ces chaudes journées de juillet, s’en aller une fois à la campagne en compagnie de sa famille d’adoption, et se rendre comme en pèlerinage h Ermenonville, au tombeau de son auteur chéri ; mais ce ne fut point là , je crois pouvoir l’affirmer, qu’il se retira pour composer sa dernière harangue, pour écrire son testament de mort. Il ne quitta guère Paris dans les jours qui précédèrent le 8 thermidor; sa présence s’y trouve constatée par les registres du comité de Salut public. Ce qui est vrai, ' • .

c’est que le soir, après le repas, il allait prendre l’air aux Champs- Élysées, tantôt seul, suivi de son fidèle chien Brount, tantôt avec la famille Duplay. On se rendait de préférence, comme je l’ai dit déjà, du côté du jardin Marbœuf (3). Robespierre marchait en avant, ayant au bras la fille aînée de son hôte, Éléonore, sa fiancée, et pour un moment, dans cet avant-goût du bonheur domestique, il oubliait les tourments et les agitations de la vie politique. De quoi parlait-il?

De Dieu, de l’ûme immortelle, car c’était souvent le sujet de scs con- '

versations ; et il cherchait à inspirer ces grandes idées autour de lui, parce qu’elles lui semblaient une consolation et un encouragement dans la vie. Sans doute il s’entretenait aussi du mariage projeté, des joies du foyer intime, c’était comme un rêve en causant, doux rêve dont l’accomplissement se trouvait remis au jour du triomphe et de l’apaisement delà République, et qu’allait, hélas! si brusquement interrompre l’échafaud. Derrière venaient le père, dont la belle tête commandait le respect, et la mère toute fière et heureuse de voir sa fille au bras de celui dont le nom remplissait le monde, et qu’elle aimait comme le meilleur et le plus tendre des fils.

Dès qu’on était rentré, Maximilien reprenait son travail quand il ne se rendait pas à la séance des Jacobins, où je ne le vois pas du 3 au 8. Ce fut vraisemblablement dans cet intervalle qu’il composa

(1) Voyei k ce sojet le l” liïre de celle Uùtoire.

(2) Je ne troute aucun renseignement n cet égtrd dans le manuscrit de H"» Le Bas.

(3) Manuscrit de Le Bas.

son discours dont le manuscrit, que j’ai sous les yeux, porte les traces d'une composition rapide et pressée. Robespierre se retrouve tout entier, avec son système, ses aspirations, sa politique en un mot, dans cette volumineuse harangue qu’il a si justement appelée lui-même son testament de mort. Ce n’est point, tant s’en faut, comme on l’a dit, une composition laborieusement conçue, et péniblement travaillée; on y sent au contraire tout l’abandon d’une Inspiration soudaine. Ce discours est fait d’indignation. C’est la révolte d’une ime honnête et pure contre le crime. Les sentiments divers dont le cœur de l'auteur était rempli se sont précipités à flots pressés sous sa plume; cela se voit aux ratures, aux transpositions, au désordre même qui existe d'un bout à l’autre du manuscrit (1). Nul doute que Robespierre n'ait été content de son discours, et n’y ait compté comme sur une arme infaillible. La veille du jour où il s’était proposé de le prononcer devant la Convention nationale, il sortit avec son secrétaire , Nicolas Duplay, le soldat de Valmy, celui qu’on appelait Duplay à la jambe de bois, et dirigea ses pas du côté du promenoir de Chaillot, tout en haut des Champs- Élysées. Il se montra gai, enjoué jusqu’à poursuivre les hannetons, fort abondants cette année (2). Néanmoins, par instant, un nuage semblait voiler sa physionomie, et il se sentait pris de je ne sais quelle vague inquiétude qu’on ne peut s’empêcher de ressentir la veille d'une bataille.

En rentrant dans la maison de son hôte il trouva le citoyen Taschereau, dont nous avons déjà eu occasion de parler, et il lui fit part de son dessein de prendre la parole le lendemain à l’Assemblée. — « Prenez garde, » lui dit Taschereau, « vos ennemis ont beaucoup intrigué, beaucoup calomnié. — C’est égal, reprit Maximilien , je n’en remplirai pas moins mon devoir. Je ne puis supporter cet état de choses ; mon cœur se brise en pensant qu’au milieu de nos victoires la République n’a jamais couru autant de dangers. 11 faut que je périsse ou que je la délivre des fripons et des traîtres qui veulent la perdre (3). » Le sort en était jeté!

(1) Ce disconrs, a écrit Charles Nodier, « est surtout TraimeiU monumental , vraiment dj'gne de Thistoire, en ce point qu'il révèle d'une manière éclatante les projets d’amnistie et les théories libérales et humaines qui devaient faire la base du gouverne* ment, sous riufluence modératrice de Robespierre, si la Terreur n'avoit triomphé le 9 Thermidor. » (Sovoentra de la Révolution, t. I, p. i9i, édit. Charpentier.)

(2) Renseignements fournis par M« le docteur Duplay, dis de Duplay à la jambe de bois.

(3) UUioire de la Convention nationale, par Léonard GalloU, t. VII, p. 206.

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