‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille les sources originales et des documents entièrement inéditsChapitre 308 sur 354 · LIVRE XV. — DlSCOl’RS-TESTAIIEriT · texte numérisé non relu

LIVRE XV. — DlSCOl’RS-TESTAIIEriT

défendre l’innocence opprimée? Pourquoi demeurer dans un ordre de choses où l’intrigue triomphe éternellement de la vérité, où la justice est un mensonge, où les plus viles passions, où les craintes les plus ridicules occupent dans les cœurs la place des intérêts sacrés de l’humanité? Comment supporter le supplice de voir cette horrible succession de traîtres plus ou moins habiles à cacher leurs âmes hideuses sous le voile de la vertu et même de l'amitié, mais qui tous laisseront à la postérité l'embarras de décider lequel des ennemis de mon pays fut le plus lâche et le plus atroce? En voyant la multitude des vices que le torrent de la Révolution a roulés pêle-mêle avec les vertus civiques, j’ai craint quelquefois, je l'avoue, d’être souillé aux yeux de la postérité par le voisinage impur des hommes pervers qui s’introduisaient parmi les sincères amis de l'humanité, et je m'applaudis de voir la fureur des Verrès et des Catilinas de mon pays tracer une ligne profonde de démarcation entre eux et tous les gens de bien. Je conçois qu’il est facile à la ligue des tyrans du monde d’accabler un seul homme, mais je sais aussi quels sont les devoirs d’un homme qui sait mourir en défendant la cause du genre humain. J’ai vu dans l’histoire tous les défenseurs de la liberté accablés par la calomnie ; mais leurs oppresseurs sont morts aussi. Les bons et les méchants disparaissent de la terre, mais à des conditions différentes. Français, ne souffrez pas que nos ennemis osent abaisser vos âmes et énerver vos vertus par leurs désolantes doctrines. Non, Chaumette, non, Fouché (l), la mort n’est pas un sommeil éternel. Citoyens, effacez des tombeaux cette maxime gravée'par des mains sacrilèges, qui jette un crêpe funèbre sur la nature, qui décourage l’innocence opprimée et qui insulte à la mort ; gravez y plutôt celleci : « La mort- est le commencement de f immoi-talité. »

Certes, on peut nier l’existence de Dieu, et il est permis de ne pas croire à l’immortalité de l’âme; mais il est impossible de né pas admirer sans réserve cette page magnifique du discours de Robespierre, et l’on est bien forcé d’avouer que de tels accents ne seraient point sortis de la bouche d’un homme lâche et pusillanime.

Les lâches et les pusillanimes connaissent l'art des ménagements ; Robespierre, lui, dans son austère franchise, ne savait ni flatter ni dissimuler. « Ceux qui vous disent que la fondation de la République est une entreprise si facile vous trompent... » Et il demanda où étaient les institutions sages, le plan de régénération propres à

(I) C«> nioti Ko», FoucU, ne St irouient point à cttle place dans l'édition imprimée par ordre de la Conrention, oli ce passage a été reproduit denx fois arec quelques rariantes.

justifier cet ambitieux langage. Ne voulait-on pas proscrire ceux qui parlaient de sagesse? Depuis longtemps il s'était plaint qu'on eût indistinctement prodigué les persécutions, porté la terreur dans toutes les conditions, et la veille seulement le comité de Salut public, par la bouche de Barèrc, avait promis que dans quatre jours les injustices seraient réparées : « Pourquoi, » s’écria-t-il, « ont-elles été commises impunément depuis quatre mois ? » C’était encore à l’adresse de Barère cette phrase ironique : « On vous parle beaucoup de vos victoires, avec une légèreté académique qui ferait croire qu'elles n’ont coûté è nos héros ni sang, ni travaux ; » et Barère en fut piqué jusqu’au sang. « Ce n’est ni par des phrases de rhéteurs ni même par des exploits guerriers que nous subjuguerons l’Europe,» ajouta-t-il, « mais par la sagesse de nos lois, par la majesté de nos délibérations et par la grandeur de nos caractères. » A Carnot et aux bureaux de la guerre il reprocha de ne pas savoir tourner les succès de nos armes au profit de nos principes, de favoriser l’aristocratie militaire, de persécuter les généraux patriotes. — On se 'rappelle l’affaire du général Hoche. — Mainte fois déjà il avait manifesté ses méfiances à l’égard des hommes de guerre, et la crainte de voir un jour quelque général victorieux étrangler la liberté lui arracha ces paroles prophétiques : « Au milieu de tant de passions ardentes et dans un si vaste empire, les tyrans dont je vois les armées fugitives, mais non enveloppées, mais non exterminées, se retirent pour vous laisser en proie à vos dissensions intestines, qu’ils allument eux-mêmes, et à une armée d’agents criminels que vous ne savez même pas apercevoir. Laissez flotter un moment les rênes DE LA Révolution, vou$ verrez le despotisme militaire s’en emparer ET LE CHEF DES FACTIONS RENVERSER LA REPRÉSENTATION NATIONALE

AVILIE. Un siècle de guerre civile et de calamités désolera notre patrie, et nous périrons pour n’avoir pas voulu saisir un moment marqué dans l’histoire des hommes pour fonder la liberté ; nous lireons notre patrie à un .siècle de calamités, et les malédictions du peuple s’attacheront à notre mémoire, qui devait être chère au genre humain. Nous n’aurons même pas le mérite d’avoir entrepris de grandes choses par des motifs vertueux. On nous confondra avec les indignes mandataires du peuple qui ont déshonoré la Représentation nationale... L’immortalité s’ouvrait devant nous, nous périrons avec ignominie... » Le 19 Brumaire devait être une conséquence fatale et nécessaire du 9 Thermidor; Robespierre le prédit trop bien (1).

(I) l e coup d’Éut connu sous le nom de 18 Brumaire n'a en lieu en rialiti que le 19.

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