LIVRE XV. — DISCOURS-TESTAMENT
11 accusa aussi l'administration des finances, dont les projets lui paraissaient de nature à désoler les citoyens peu fortuné et à augmenter le nombre des mécontents; il se plaignit qu’on eût réduit au désespoir les petits créanciers de l'Etat en employant la violence et la ruse pour leur faire souscrire des engagements funestes h leurs intérêts; qu'on favorisât les riches au détriment des pauvres, et qu'on dépouillât le peuple des biens nationaux. Combien Robespierre était ici dans le vrai ! On commit une faute immense en vendant en bloc les biens nationaux, au lieu de les diviser â l’infini, sauf à les faire payer par annuités comme l'eussent voulu Maximilien et Saint-Just. Aux anciens propriétaires on en a substitué de nouveaux, plus avides et non moins hostiles, pour la plupart, à la liberté, à l'égalité, à tous les principes de la Révolution.
Des grands seigneurs un peu modernes,
Des princes un peu subalternes
Ont aujourd’hui les Tieuscbitesux,
a dit Chénier. Ces grands seigneurs un peu modernes, ces princes un peu subalternes ont figuré en grand nombre dans les rangs des Thermidoriens ; ils sont devenus, je le répète, les pires ennemis de la Révolution, qui, hélas ! a été trahie par tous ceux qu'elle a gorgés et repus.
En critiquant l'administration des finances, Robespierre nomma Ramel, Mallarmé, Cambon, auxquels il attribua le mécontentement répandu dans les masses par certaines mesures financières intempestives. Il était loin, du reste, d'imputer tous les abus signalés par lui à la majorité des membres des comités; cette majorité lui paraissait seulement paralysée et trahie par des meneurs hypocrites et des traîtres dont le but était d'exciterdans la Convention de violentes discussions et d'accuser de despotisme ceux qu'ils savaient décidés à combattre avec énergie leur ligue criminelle. Et ces oppresseurs du peuple dans toutes les parties de la République poursuivaient tranquillement, comme s’ils eussent été inviolables, le cours de leurs coupables entreprises! N’avaient-ils pas fait ériger en loi que dénoncer un représentant infidèle et corrompu, c’était conspirer contre l’Assemblée? Un opprimé venait-il à élever la voix, ils répondaient à ses réclamations par de nouveaux outrages et souvent par l’incarcération. « Cependant, » continuait Maximilien o les départements où ces crimes ont été commis les ignorent-ils parce que nous les oublions , et les plaintes que nous repoussons ne retentissent-elles pas avec plus de force dans les cœurs comprimés des citoyens malheureux? Il est si facile et si doux d'être juste!
Pourquoi nous dévouer à l'opprobre des coupables en les tolérant? Mais quoi! les abus tolérés n'iront-ils pas en croissant? Les coupables impunis ne voleront-ils pas de crimes en crimes? Voulonsnous partager tant d'infamies et nous vouer au sort affreux des oppresseurs du peuple? » C'était là, à coup sûr, un langage bien propre à rasséréner les cœurs, à rassurer les gens de bien ; mais on comprend aussi de quel effroi il dut frapper les quelques misérables qui partout, sur leur passage, avaient semé la ruine et la désolation. *
La péroraison de ce discours, l'un des plus beaux, le plus beau peut-être qui soit jamais sorti de la bouche d'un homme, est le digne couronnement d'une œuvre aussi imposante, aussi magistrale ; « Peuple, souviens-toi que si dans la République la justice ne régne pas avec un empire absolu, et si ce mot ne signifie pas l'amour de l'égalité et de la patrie, la liberté n'est qu’un vain nom. Peuple, toi que l’on craint, que l’on flatte et que l'on méprise; toi, souverain reconnu qu’on traite toujours en esclave, souviens-toi que partout où la justice ne règne pas, ce sont les passions des magistrats, et que le peuple a changé de chaînes et non de destinées.
« Souviens-toi qu’il existe dans ton sein une ligue de fripons qui lutte contre la vertu publique, qui a plus d'influence que toi-même sur tes propres affaires, qui te redoute et te flatte en masse, mais te proscrit en détail dans la personne de tous les bons citoyens.
« Rappelle-toi que, loin de sacrifier cette poignée de fripons à ton bonheur, les ennemis veulent te sacrifier à celle poignée de fripons, auteurs de tous nos maux et seuls obstacles à la prospérité publique.
« Sache que tout homme qui s’élèvera pour défendre ta cause et la morale publique sera accablé d’avanies et proscrit par les fripons; sache que tout ami de la liberté sera toujours placé entre un devoir et une calomnie ; que ceux qui ne pourront être accusés d’avoir trahi seront accusés d’ambition ; que l’influence de la probité et des principes sera comparée à la force de la tyrannie et à la violence des factions ; que ta confiance et ton estime seront des titres de proscription pour tous tes amis ; que les cris du patriotisme opprimé seront appelés des cris de sédition ; et que, n’osant t'attaquer toimême en masse, on te proscrira en détail dans la personne de tous les bons citoyens, jusqu'à ce que les ambitieux aient organisé leur tyrannie. Tel est l’empire des tyrans armés contre nous; telle est l’influence de leur ligue avec tous les hommes corrompus, toujours portes à les servir. Ainsi donc les scélérats nous imposent la loi de trahir le peuple, à peine d’être appelés dictateurs. Souscrirons-nous