LIVRE XI. — SON ENTRÉE AU COJIITE DE SALUT PUBLIC
plus Jpccniment qu’on ne sc rimagine d’ordinaire, d'après les facéties calomnieusement prêtées par les écrivains de la réaction aux membres de ce tribunal. La mort de Custine était un avertissement sinistre aux généraux placés îi la tête de nos troupes. Et quand on songe h quel point les hommes de guerre sont enclins à se mettre audessus des lois, surtout, comme le disait Robespierre, lorsqu’une nation se trouve en état de crise et de révolution, on ne saurait s’étonner outre mesure de la sévérité de la République ii leur égard. Plus d’intrigues, plus de compromis, plus de condescendance envers l’ennemi, sinon la mort; plus de faiblesse même. Il arrivera, en effet, qu’un des plus violents accusateurs de Custine, le général Houchard, dont Robespierre avait presque prononcé l’éloge aux Jacobins (1), sera livré lui-mCmc au tribunal révolutionnaire, tant étaient et, fatalement, devaient être grandes, hélas! les défiances de la Révolution!
A l'heure où Custine expiait sur l’échafaud des fautes dont il serait difficile de l’excuser, et où il se trouvait si cruellement puni de la perte de Mayence, de Valenciennes, de Condé, du camp de César, causée par sa mollesse et sa nullité, Robespierre était depuis un mois déjà membre du comité de Salut public. Il y fut appelé par la Convention nationale à la place de Gasparin, sur la proposition de Jean-Bon Saint-André (2). S’il faut l’en croire, — et jamais franchise ne fut plus large que la sienne, — il avait été vivement sollicité, et il y entra contre son inclination (3). C’était le 26 juillet 1793, juste une anniie presque jour pour jour, avant sa chute.
jBsque-là Maximilien n’avait dû qu’à son éloquence, à son patriotisme et à ses vertus publiques et privées son immense popularité et l’influence dont il jouissait, influence à peu près nulle, du reste,
(1) \t>j. I« Journal du débalt et de la correrpondance de la tocUU du Jacobiu, namiro 470, «tance du 9 aoAt.
(2) Moniteur du 30 Juillet 1793.
(3) Journal du diboie et de la eorrupondanee..., nnaitro 470, stance du 9 août 1793. D'aprta Bartre, Robespierre, seatant croître son ambiUon, aurait fait plusieurs dtmarches auprts de certains membres de la Conrention et des comitts, pour qu'ils ttmoiftnassent le dtair de le voir entrer, lui Robespierre, au comité de Saint public, a II disait aux Jacobins qn'il serait uUle pour obserrer le trasail et la conduite des membres dn comitt ; il disait aux CouTentionnels qu’il jr aurait pins d'harmonie entre la Conrention et le comité s'il j entrait. > [Mitnoiru de Sartre, t. II, p. 115.) Or, Robespierre disait aux Jacobins, dans la séance du 9 août : « Appelé contre mon incli-
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dans lii Convention pendant les six premiers mois de l’existence de cette Assemblée, entièrement dominée alors par la Gironde. Durant toute cette période, il n’avait pas eu la moindre part au pouvoir, et quand il parlait de son peu de goût pour l’exercice de celte autorité si enviée des hommes, on pouvait le croire, car, en voyant de près le gouvernement, il se sentit tout de suite saisi d’un profond dégoût à l’aspect des intrigues dont il fut témoin (1). Le voici maintenant, pour n’en sortir que par une mort violente, membre de a* fameux comité qui dirigea si glorieusement et si heureusement les affaires de la République à l’heure la plus périlleuse et pendant la crise la plus violente où jamais nation ait été plongée. Lù encore nous allons le suivre jour par jour, heure par heure. Nous avons pour cela un guide sûr, infaillible, et dont aucun historien ne s’est encore seni, ce sont les registres des délibérations et arrêtés du comité de Salut public, consen'és aux Archives nationales (2). Nous dirons à quelles mesures il .s’associa, et aussi ù quelles mesures il s’opposa, en refu- ■sant sa signature, quoique présent. Et quand il s’agit d’un homme dont la mémoire a été si légèrement et si méchamment chargée de tout le mal qu’il n’a pu ni empêcher ni prévenir, il était indispensable de se livrer à cette sorte d’autopsie et de procéder aussi minutieusement. C’est ce que comprendra tout lecteur intelligent cl désireux de connaître enfin la vérité sur les hommes et sur les choses de la Révolution. Traiter Robespierre do dictateur est devenu, depuis les Girondins et les Thermidoriens, une banalité. Je sais même de ses partisans qui, acceptant le mot, lui ont fait un mérite de sa |)rétendue. dictature. Que par sa seule puissance morale il ail obtenu de la Convention l’approbation de décrets dont les uns sont, à mes yeux, dignes de tous éloges, et les autres plus ou moins regrettables, cela est incontestable. Mais en quoi y a-t-il là apparence d(f dictature? Quel étrange abus on a fait de ce nom d’une magistrature romaine, comme il l’a dit lui-même! A qui fera-t-on croire sérieusement que les hommes qui composaient avec lui le comité de Salut^ public se soient laissé subjuguer par lui? Nous prouverons au con-
uaûoo au comité... » et personne ne le contredit. On sait de reste que dans ses Méuioires le vieux Barère a souvent menti avec une rare impudence, et péché tout aussi souvent par défaut de mémoire. C'est ce dont sont parfaitement convenus, d'ailleurs, ses honorables éditeurs, MM. Carnot et David (d’Angers) : • La mémoire de Barère le trahit parfois, et il serait h craindre qu'une autorité comme la sienne ioduistt en erreur quelques écrivains. » (T. II, p. 108, en note.)
(1) C’est ce qu’il donna très-bien à entendre dans la séance du 0 août aux Jacobins. (Yov. le Journal dêt dibaU «l de la corretpondance..t numéro 470«
(â) M. Michelet, qui les a eus sous les yeux, n'a pas su en tirer un parti utile pour rétablir la vérité sur beaucoup de points.
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irairc que dans certaines circonstances, comme dans l'affaire de Danton, par exemple, ce fut lui qui, malheureusement, eut la faiblesse de céder. On saura désormais, grâce ît nous, quelle doit être sa part de responsabilité dans cette quasi-dictature du comité de Salut public, couverte par romnipotcnce de la Convention.
Le jour même de sa nomination, 26 juillet, il siégea pour la première fois au comité, dont les membres, au nombre de neuf, étaient : Barère, Thuriot, Coutlion, Saint-Just, Prieur (delà Marne), Robert Lindet, Hérault-Sé'chelles, Jean-Bon Saint-André et Robespierre (1). Sa présence, on n’en peut douter, imprima à la marche des affaires plus de netteté, de précision, de rapidité. Le comité arrêta que ses séances s’ouvriraient chaque jour à huit heures du matin au plus tard; qu’il s’occuperait d'abord do la correspondance, dont le secrétaire générai lui présenterait régulièrement un extrait; qu’il délibérerait en.suite sur toutes les mesures de salut public; qu’à une heure ses membres se rendraient à la Convention pour y demeurer ju.squ’à la tin de la séance, et qu’enfin, à sept heures du soir, il se réunirait dé nouveau (2). Au reste, le comité n’était pas encore .passé à l'état de gouvernement; le pouvoir exécutif était toujours entre les mains des ministres. Mais ce pouvoir, faible, sans ressort, étranger pour ainsi dire à l’Assemblée, semblait insuffisant à tout le monde. Dans la séance du t"août, on vit Danton paraître à la tribune. Il venait, à l’instigation de plusieurs membres de l'As.semblée et du comité de Salut public, comme il le déclara luimême, proposer à la Convention d’ériger en gouvernement provisoire son comité de Salut public et de mettre cinquante millions à la disposition de ce comité. Appuyée par Coutbon et par Lacroix, cette proposition trouva dans Robespierre un adversaire résolu. Maximilien en demanda l’ajournement, en se fondant sur ce que l’organisation actuelle du comité était trop défectueuse pour qu’on pût, sans péril, détruire l’autorité du conseil exécutif et paralyser tout à coup le gouvernement existant. L’innovation propo.séc avait besoin, selon lui, d'être longuement méditée pour être susceptible tl’application. L’Assemblée ajourna, malgré l’insistance do Danton, lequel , craignant sans doute qu’on ne soupçonnât dans sa proposition un .sentiment d'ambition per.sonnelle, jura hautement de ne point accepter, pour sa part, de fonctions dans le comité (3).
(i) Regî5tre des délibcrations et arrêtés du comité de Salut public, Architet 434a a 71.
séance du 3 août. Étaient présents : Barère, Tburiot, RüLespiene, Saint-Jost et Prieur (de la Marne).
(3) Moniteur du 3 août 1793.
HISTOIUE DE nnitESPlKIlKE
Est-ce que par hasard Robespierre, (]u’on ii’a pas manqué de présenter en envieux, de Danton, connue sans plus de raison plausible on en a fait un envieux des Girondins, eut un seul instant, en combattant la motion de Danton, l’idée d'ani;menter encore sa popularité, si c’était possible, au détriment de celle do son collègue? On va en juger. La secte des enragés, les Vincent, les Yarlet, les Leeler tous intimes d’Hébert, s’ameuta contre Danton, dont la proposition devint entre leurs mains une anne avec laquelle elle essaya de détruire le vieux lutteur des Cordeliers. Vincemt courut dénoncer cette, motion aux Jacobins comme un attentat à la souveraineté du peuple, comme contraire à la constitution, comme émanée de conspirateurs. Pas un ami de Danton ne soufflait mol. Robespierre, indigné, se leva et ne ménagea pas ces bommes nouveaux, ces patriotes d’un jour, qui voulaient perdre dans le peuple ses plus anciens amis. « C’est Danton que l’on calomnie ! » s’écria-t-il, « Danton surlequel personne n’a le droit d’élever le plus léger reproche ; Danton qu’on ne discréditera qu’après avoir prouvé qu’on a j)lus d’énergie, de talents ou il’amour de la patrie. Je ne prétends pas m’ickmtitier avec lui pour nous faire valoir tous deux, je Incite seulement comme exemple (t). » Pouvait-on défendre aveede plus nobles accents un vieux compagnon d’armes (2)? Ab! si Danton n’avait pas fléchi en chemin, Robespierre, sans aucun doute, ne l’eût jamais abandonne.
Non-seulement il le défendit, mais il attaqua avec 'une exlréiiuî vivacité ses agres.seurs, les exagérés dont nous l’avons déjà cnumdu flétrir les excès patriotiquement contre-révolutionnaires, suivant son expression (3). Il nomma Jacques Roux, ce prêtre connu seulement, dit-il, par deux actions horribles : la première, d’avom voulu faire assassiner les marchands, les boutiquiers, parco qu’ils vendaient trop cher; la seconde, d’avoir décrié la constitution dés le premier jour. Il nomma Leclerc, venu de Lyon pour intriguer.
(1) Journal da dibals et de la correspondanre de la sociiti des Jacobins, nuloéro -465, séance du 6 août 1703.
(S) M. Michelet» il faut l'avouer, n'a guère bien choisi son époque pour placer dans la bouche de Danton ces mots à l'adresse de Robespierre : « Ce b... lân'eat pas seulement capable de faire cuire un œuf. » Certes, en le défendant alors contre des fureurs déjà puissantes, Robe.«pierre lui prouvait le contraire. Mais Danton a-t-i!îjatiiais prononcé ces paroles? Cela est plus que douteux. Est-cc qu’un historien sérieux devrait admettre, sans réserve, ces phrases banales, faites après coup el’prôtées parl'un et par l'auire aux grands acteurs de notre drame révolutionnaire? Et pourquoi Danton les aurait-il prononcées?Parce que, selon N. Michelet, a on était consterné de cette inertie du premier homme de la République. • {Hitt. de la Hévolution^ t. VI, p. 213.) Ce reproche d'inertie est étrange, en vérité, adressé à un homme qui jour et nuit était sur la brèche.
>3; Rapport sur la faction Fabre d'Ëglantine.
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