LIVRE XV. — VARIER A LA TRIBUNE
souffler du cdté de Maximilien, << dans un pays libre la lumière ne doit pas être mise sous le boisseau, b C'était à la Convention d’être juge elle-même, et il insista pour l’impression. Vint ensuite Couthon. Demander le renvoi du discours à l’examen des comités, c’était, selon ce tendre ami de Maximilien, faire outrage à la Convention nationale, bien capable de sentir et déjuger par elle-même. Non-seulement il fallait imprimer ce discours, mais encore l'envoyer à toutes les communes de la République, afin que la France entière sût qu’il était ici des hommes ayant le courage de dire la vérité. Lui aussi, il dénonça les calomnies dirigées depuis quelque temps contre les plus vieux serviteurs de la Révolution ; il se fit gloire d’avoir parlé contre quelques hommes immoraux indignes de siéger dans la Convention, et il s’écria en terminant : « Si je croyais avoir contribué à la perte d’un seul innocent, je m’immolerais moi-même de douleur. » Ce cri sorti de la bouche d'un homme de bien acheva d’entraîner l’Assemblée. L’impression du discours, l’envoi à toutes les communes furent décrétés d’enthousiasme. On put croire à un triomphe définitif.
A ce moment le vieux Vadier parut à la tribune. D’un ton patelin, le rusé compère commença par se plaindre d’avoir entendu Robespierre traiter de farce ridicule l’affaire de Catherine Théot dont lui Vadier, on s’en souvient, avait été le rapporteur. Se sentant écouté, il prit courage et s’efforça de justifier le comité de Sûreté générale des inculpations dont il avait été l’objet. On l'avait accusé d’avoir persécuté des patriotes, et sur les huit cents affaires déjà jugées par les commissions populaires, de concert avec les deux comités, les patriotes, prétendit Vadier, s’étaient trouvés dans la proportion d’un sur quatre-vingts. Mais Robespierre ne s’était pas seulement plaint des persécutions exercées sur les patriotes ; il avait aussi reproché à quelques-uns de ses collègues d’avoir porté la Terreur dans toutes les conditions, érigé en crimes des erreurs ou des préjugés afin de trouver partout des coupables, et voilà comment, sur un si grand nombre d’accusés, les commissions populaires, de concert avec les comités, dont s’était séparé Maximilien, avaient rencontré si peu d’innocents. Du reste, il n’y eut de la part de Vadier nulle récrimination contre Robespierre.
Cambon, qui prit ensuite la parole, se montra beaucoup plus agressif. Il avait sur le coeur une accusation peut-être un peu légèrement tombée de la bouche de Maximilien. « Avant d’être déshonoré, je parlerai à la France, » s’écria-t-il. Et il défendit avec une extrême vivacité ses opérations financières, et surtout le dernier décret sur les rentes, auquel on reprochait d’avoir jeté la désolation
parmi les petits rentiers, des nécessiteux, des vieillards pour la plupart (t). Puis, prenant à partie Robespierre, il l’accusa de paralyser à lui tout seul la volonté de la Convention nationale. Cette inculpation contre un représentant qui, depuis six semaines, n’avait pas paru à la tribune de l’Assemblée, était à la fois déloyale et puérile ; et Robespierre répondit avec raison qu’une telle accusation lui paraissait aussi inintelligible qu’extraordinaire. Comment aurait-il été en son pouvoir de paralyser la volonté de la Convention, et surtout en fait de finances, matière dont il ne s’était jamais mêlé ? Seulement, ajouta-t-il, « par des considérations générales sur les printipes, j’ai cru apercevoir que les idées de Cambon en finances ne sont pas aussi favorables au succès de la Révolution qu’il le pense. Voilà mon opinion; j’ai osé la dire; je ne crois pas que ce soit un crime. » Et tout en déclarant qu’il n’attaquait point les intentions de Cambon (2), il persista h soutenir que le décret sur les rentes avait eu pour résultat de désoler une foule de citoyens pauvres.
Quoi qu’il en soit, l’intervention de Cambon dans le débat modifia singulièrement la face des choses. Les connaissances spéciales de ce représentant, ses remarquables rapports sur les questions
(1) M. Michelet, qui est bien forcé d'aTooer arec nous que la République a été engloutie dans le guet-npens de Thermidor, mais dont ta déplorable partialité contre Robespierre ne se dément pas jusqu’au dénoûment, a travesti de la façon la plus ridi* cule et la plus odieuse ce qu’il appelle le discours accusateur de Robespierre, à qui il ne peut pardonner son attaque contre Cambon. (Voj. t. VII, Ut. XXI, ch. m.) Mais les operations de Cambon ne parurent pas funestes h Robespierre seulement, puisque après Thermidor elles furent li diverses reprises l’objet dès plus sérieuses critiques, et qu'à cause d’elles leur auteur se trouva gravement inculpé. M. Michelet a-t-il oublié ce passage de la Dénonciation de Lecointre : a Cambon disait à haute voix, en présence du public et de noire collègue Garnier (de l’Aube) : Voulez-vous faire face à vos affaires? guillotinez. Voulez-vous payer les dépenses immenses de vos quatorze armées! guillotinez. Voulez-vous payer les estropiés, les mutilés, tous ceux qui sont en droit de vous demander! guillotinez. Voulez-voua amortir les dettes incalculables que vous avez! guillotinez, guillotinez, et puis guillotinez. » [P. 195.) — Assurément je n’attache pas grande importance aux accusations de Lecointre; mais on voit que les reproches de Maximilien à Cambon sont bien pâles b cèté de ceux que le grand financier de la Révolution eut à subir de la part des hommes auxquels il eut le ton de s’allier. Avant de se montrer si iujuste, si passionné, si cruel, si ingrat envers Robespierre, M. Michelet aurait bien dû se rappeler que son héros, Cambon, manifesta tout le reste de sa vie l’amer regret d’avoir moralement coopéré au crime de Thermidor.
(i) a Manifeste reculade;» a écrit M. Michelet; «il l’avait appelé fripon, et maintenant il déclarait ne point attaquer ses intentions. » (T. Vil, p. 44C.) Si M. Michelet avait étudié avec un peu plus de soin les matériaux de Tbistoire de la Révolution, il n’aurait point à la légère écrit cette phrase qui manque de vérité et de justice. On sait eu effet que le discours prononcé par Robespierre n’était pas tout â fait conforme au discours imprimé, comme cela se trouve constaté par les discussions dont la Couveo-