LIVRE XV. — BILLAl’tl-VAHESNE ET PARIS DA.XS l'aRÈRE
financières, l'achèvement du grand-livre, dont la conception lui appartenait, lui avaient attiré une juste considération et donné sur ses collègues une certaine influence. Des applaudissements venaient môme d’accueillir ses paroles. C’était comme un encoura-' gement aux conjurés. Ils sorürent de leur abattement, et Billaud-Varenne s’élança impétueusement à la tribune. A son avis, il était indispensable d’examiner très-scrupuleusement un discours dans lequel le comité était inculpé. — Ce n’est pas le comité en masse que j’attaque, objecta Robespierre ; et il demanda à l’Assemblée la permission d’expliquer .sa pensée. Alors un grand nombre de membres se levant simultanément : « Nous le demansdons tous. » Sentant la Convention ébranlée, Billaud-Varenne reprit la parole. Mais, au lieu de répondre aux nombreux griefs dont Robespierre s’était fait l’écho, il balbutia quelques explications sur le départ des canonniers; puis, s’enveloppant tout à coup dans le manteau de Brutus, il s’écria que Robespierre avait raison, qu’il fallait arracher le masque , sur quelque visage qu’il se trouvât : « S’il est vrai que nous ne jouissions pas de la liberté des opinions, j’aime mieux que mon cadavre serve de trône à un ambitieux que de devenir, par mon silence, le complice de ses forfaits. » Après cette superbe déclaration, il réclama le renvoi du discours à l’examen des deux comités. C’était demander à la Convention de se déjuger.,
A Billaud-Varenne succéda Panis, un de ces représentants mous et indécis à qui les conjurés avaient fait accroire qu’ils étaient sur la prétendue liste de proscription dressée par Maximilien. Cet ancien membre du comité de surveillance de la commune de Paris somma tout d’abord Couthon de s’expliquer sur les six membres qu’il poursuivait. Ensuite il raconta qu’un homme l’avaitabordé aux Jacobins et lui avait dit ; « Vous êtes de la première fournée..., votre tête est demandée; la liste a été faite par Robespierre. » Après quoi il invita ce dernier à s’expliquer à son égard'et sur le compte de Fouché. Touchante sollicitude pour un misérable ! Quelques applaudissements ayant éclaté aux dernières paroles de Panis :
« Mon opinion est indépendante, » répondit fièrement Robespierre ;
« on ne retirera jamais de moi une rétractation qui n’est pas dans mon cœur. En jetant mon bouclier, je me sois présenté à découvert
ÜOD fol le th<&tre dans la séance du 18 fructidor (4 septembre 1794). En ce qni concerne Cambon, il érita d'emplojer la mot de fripon; autrement Cambon n'aurait pas dit lui-méme, en parlant de la phrase où il était fait allusion k son système de flnances : a S’il eût été prononcé, Robespierre n'aurait pn dire, comme il le tl, qu'il n'inculpait point les intentions de Cambon. • Voy. la Ifontlaur du ÏO fructidor an II (C septembre 1794).
k mes ennemis; je n’ai flatté personne, je ne crains personne; je n'ai calomnié personne. — « Et Fouché? » répéta Panis, comme Orgon eût dit: Et Tartufe? — Fouché ! reprit Maximilien d'un ton méprisant, je ne veux pas m’en occuper actuellement... je n’écoute que mon devoir; je ne veux ni l’appui ni l’amitié de personne, je ne cherche point & me faire un parti , il n’est donc pas question de me demander que je blanchisse tel ou tel. J'ai fait mon devoir, c’est aux autres à faire le leur. » Couthon expliqua comment, en demandant l’envoi du discours à toutes les communes, il avait voulu que la Convention en fit juge la République entière. Mais c’était là ce qu’à tout prix les conjurés tenaient à empêcher. Ils savaient bien qu’entre eux et Robespierre l’opinion de la France ne pouvait être un moment douteuse.
Bentabole et Charlier, deux enthousiastes de Marat, insistent pour le renvoi aux comités. « Quoi ! » s’écrie Maximilien , « j’aurai eu le courage de venir déposer dans le sein de la Convention des vérités que je crois nécessaires au salut de la patrie, et l’on renverrait mon discours à l’examen des membres que j’accuse! » On murmure à ces paroles. « Quand on se vante d’avoir le courage de la vertu, il faut avoir celui de la vérité, » riposte Charlier; et les applaudissements de retentir. L’apostrophe de Charlier indique suffisara^ment la faute capitale commise ici par Robespierre. Ce n’élail pas à lui, ont prétendu quelques écrivains, de formuler son accusation ; il n’avait qu'à indiquer aux comités la faction qu’il combattait, les abus et les excès dont elle s’était rendue coupable, et il appartenait à ces comités de prendre telles mesures qu’ils auraient jugées nécessaires. C’est là, à notre avis, une grande erreur ; et telle était aussi l’opinion de Saint-Just à cet égard, puisqu’il a écrit dans son di.scours du 9 Thermidor : « Le membre qui a parlé longtemps hier à cette tribune ne me paraît point avoir assez nettement distingué ceux qu’il inculpait, n Le mystère dont Maximilien eut le tort d’envelopper son accusation servit merveilleusement les conjurés. Grâce aux insinuations perfides répandues par eux, un doute effroyable planait sur l’Assemblée. Plus d’un membre se crut menacé, auquel il n’avait jamais songé. Quelle différence s’il avait résolûment nommé les cinq ou sjx coquins dont le châtiment eût été un hommage rendu à la morale et à la justice! L’iramcn.se majorité de la Convention se fût ralliée à Robespierre ; avec lui eussent définitivement triomphé, je n’en doute pas, la liberté et la République. Au lieu de cela, il persista dans ses réticences, et tout fut perdu.
Aniar et Thirion insistèrent, à leur tour, jiour le renvoi aux comités, en faveur desquels étaient toutes les présomptions , suivant