LIVRE XV. — REMORDS DE CAMBOR
Tbiriun, Montagnard aveuglé qui plus d'une fois plus tard dut regretter la légèreté avec laquelle il agit en cette circonstance. Barère, sentant chanceler la fortune de Robespierre, jugea prudent de prononcer quelques paroles équivoques qui lui permissent, à un moment donné, de se tourner contre lui. Enfin l’Assemblée, après avoir entendu Bréard en faveur des comités, rapporta son décret et, par une ironie sanglante, renvoya le discours de Robespierre ii l’examen d’une partie de ceux-là mêmes contre lesquels il était dirigé (l).Ce n’était pas encore pour les conjurés un triomphe définitif, mais leur audace s’en accrut dans des proportions extrêmes; ils virent qu’il ne leur serait pas impossible d’entraîner cette masse incertaine des députés du centre, dont quelques paroles de Cambon avaient si subitement modifié les idées. Jamais, depuis, l’illustre et sévère Cambon ne cessa de gémir sur l'influence fâcheuse exercée par lui dans cette séance mémorable. Proscrit sous la Restauration, après s’être tenu stoïquement à l’écart tant qu’avaient duré les splendeurs du régime impérial, il disait alors : « Nous avons tué la République au 9 Thermidor, en croyant ne tuer que Robespierre! Je servis, à mon insu, les passions de quelques scélérats’ Que n’ai-je péri, ce jour là, avec eux ! la liberté vivrait encore (2) ! » Combien d’autres pleurèrent en silence, avec la liberté perdue, la mémoire du Juste sacrifié, et expièrent par d’éternels remords l'irréparable faute de ne s’être point interposés entre les assassins et la victime!
11 était environ cinq heures quand fut levée la séance de la Convention. S’il faut en croire une tradition fort incertaine, Robespierre serait allé, dans la soirée même, se promener aux Champs-Elysées avec sa fiancée, qui, triste et rêveuse, flattait de sa main la tête du fidèle Brount. Comme Maximilien lui montrait combien le coucher du soleil était empourpré : « Ah !» se serait écriée Eléonore, « c’est du beau temps pour demain (3). » Mais c’est là de la pure légende.
(1) Vo;e2, pour cette téance du 8 thermidor, It Monilaur du II ^29jnillei 1794) Avods-uous besoin de dire qoe le compte rendu de cette feuille, fait après coup, eût été tout autre si Robespierre l'arait emporté!
(2) Paroles rapportées k M. Laurent (de l'Ardèche) par un ami de Cambon. (Voy. la Hifulaiion de miûtoire de France de l'abbé MantgaiUard^ XI* lettre, p. 33&) J'ai coDuu un Tieillard à qui Cambon avait exprimé les mêmes aentimenta.
(3) C'eat M. Alphonse Esquiros qui raconte cette anecdote dans son HitMre dex Kontagnarie. Mais, trompé par ses aouveuirs, H. Esquiros a évidemment fait coofosioii
HISTOIRE DE ROBESRIERRE
D’abord, les mœurs étaient très-sévères dans celte patriarcale famille Duplay, et M"“Duplay, si grande que fût sa confiance en Maximilien, n’cûl pas permis à sa fille de sortir seule avec lui (t). En second lieu, comment aurait-il été possible à Robespierre d'aller se promener aux Cliamps-Élysées à la suite de cette orageuse séance du 8, et dans celte soirée où sa destinée et celle de la République allaient être en jeu?
Ce qu’on sait, c’est qu’en rentrant chez son hôte il ne désespérait pas encore; il montra même une sérénité qui n’était peut-être pas dans son cœur, car il n’ignorait pas de quoi était capable la horde de fripons et de coquins déchaînée contre lui. Toutefois, il comptait sur la majorité de la Convention ; « La masse de l’Assemblée m’entendra, » dit-il (2). Après dîner il se hâta de se rendre aux Jacobins, où, comme on pense bien, régnait une animation extraordinaire. La salle, les corridors même étaient remplis de monde (3). Quand parut Maximilien, des transports d’enthousiasme éclatèrent de toutes parts ; on se précipita vers lui pour le choyer et le consoler. Cependant çâ et là on pouvait apercevoir quelques-uns de ses , ennemis. Rillaud-Varenne et Collot d’Herbois, qui depuis longtemps n’avaient pas mis les pieds au club, étaient accourus, fort inquiets de. la tournure que prendraient les choses.
Que se passa-t-il dans cette séance fameuse? Les journaux du temps n’en ayant pas donné le compte rendu, nous n’en savons absolument que ce que les vainqueurs ont bien voulu nous raconter, pui.sque ceux des amis de Robespierre qui y ont joué un rôle ont été immolés avec lui. Quelques récits plus ou moins travestis de certains orateurs ii la tribune de la Convention, et surtout la narration de Billaud dans sa réponse aux imputations personnelles dont il fut l’objet après Thermidor, voilà les seuls documents auxquels
icj. Nous avons du rosie sous les yeux une lettre écrite par Le Bas au rédacteur de i'ancieone Aeoae de Paris^ à propos d'un article dans lequel M. Esqulros avait retracé la vie intime de Maximilien d'après une conversation avec M*"* Le Bas, et oü la vénérable veuve du Conventionnel se plaint de quelques inexactitudes commises par cet esti~ inablc et consciencieux écrivain.
(1) M"'* Le Bas ne dit mot dans son Manuscrit de celte prétendue promenade du 8, tandis qu'elle raconte complaisamment les promenades habituelles de Maximilien aux Ohamps-Élysées avec leute la famille Duplaj.
(t) Ces parolessoot eitraites de l’ouvrage de Toulongeon, t. II, p. 502. Elles peuvetU être crues , parce qu’elles sont conformes k celles qu’a rapportées Buonaroti comme ayant été dites à Duplay dans la matinée du 9 ; mais on n'en saurait dire autant des deux membres de phrase qui las précèdent dans Toulongeon : « Je n'attends plus rien de la 3IoDtagne ; ils veulent se défaire de moi comme d'un tyran... » Comment Kobespierre aurait>il douté de toute la Montagne!
(3) Répontt de BiUêiêd à Lanreaf Lecointre, p. 36.