‹ Histoire de Robespierre d'après des papiers de famille les sources originales et des documents entièrement inéditsChapitre 314 sur 354 · LIVRE XV. — SÉANCE DU 8 THERNLDOR AUX JACOBINS · texte numérisé non relu

LIVRE XV. — SÉANCE DU 8 THERNLDOR AUX JACOBINS

on puisse s’en rapporter pour avoir une idée des scènes dramatiques dont la salle des Jacobins fut le théâtre dans la soirée du 8 thermidor.

Dès le début de la séance, Billaud-Varenne, Collot d'Herbois et Robespierre demandèrent en même temps la parole. Elle fut accordée au dernier, qu’on invita è donner lecture du discours prononcé par lui dans la journée. S’il faut en croire Billaud, Maximilien commença en ces termes : <t Aux agitations de cette assemblée, il est aisé de s’apercevoir qu’elle n'ignore pas ce qui s’est passé ce matin dans la Convention. Les factieux craignent d'être dévoilés en présence du peuple. Mais je les remercie de s’être signalés d’une manière aussi prononcée et de m’avoir mieux fait connaître mes ennemis et ceux de ma patrie. » Après quoi il lut son discours qu'accueillirent un enthousiasme sans bornes et des applaudissements prolongés. Quand il eut achevé sa lecture, il ajouta, dit la tradition : « Ce discours que vous venez d'entendre est mon testament de mort. Je l'ai vu aujourd'hui , la ligue des. méchants est tellement forte que je ne puis espérer de lui échapper. Je succombe sans regret; je vous laisse ma mémoire ; elle vous sera chère et vous la défendrez. » On prétend encore que comme à ce moment ses amis s’élevaient avec vivacité contre un tel découragement et s’écriaient en tumulte que l'heure d'un nouveau 31 mai avait sonné , il aurait dit : t Eh bien 1 séparez les méchants des hommes faibles ; délivrez la Convention des scélérats qui l’oppriment; rendez lui le service qu'elle attend de vous comme au 31 mai et au 2 juin. » Mais cela est tout à fait inadmissible. L'idée d’exercer une pression illégale sur la Représentation nationale n’entra jamais dans son esprit. Nous avons montré combien étranger il était resté aux manifestations populaires qui, au 31 mai et au 2 juin de l'année précédente, avaient précipité la chute des Girondins, et l’on a vu tout à l’heure avec quelle énergie et quelle indignation il s’était élevé deux jours auparavant contre ceux qui parlaient de recourir à un 31 mai ; bientôt on l’entendra infliger un démenti sanglant è Collot d’Herbois, quand celui-ci l’accusera implicitement d’avoir poussé les esprits à la révolte. Si la moindre allusion à un nouveau 31 mai fût sortie de sa bouche dans cette soirée du 8 thermidor, est-ce qu’on ne se serait pas empressé le lendemain d’en faire un texte d’accusation contre lui? Est-ce que la réponse de Billaud-Varenne, où il est rendu compte de la séance des Jacobins, n'en aurait pas contenu mention? Non, Robespierre, disons-le à son éternel honneur, ne songea pas un seul instant à en appeler è la force . Dans l’état d’enthousiasme et d’exaspération où la lecture de son discours avait porté l’immense majorité

des patriotes, il n'avait qu'un signal à donner, et c'en était fait de ses ennemis: la Convention, épurée de par ia volonté populaire, se fût avec empressement ralliée à lui, et il n'eût pas succombé le lendemain, victime de son respect pour le droit et pour la légalité.

« Cuttodiatur igitur mea vita reipublicœ. Protéger, donc ma vie pour la République, » aurait-il pu dire avec Cicéron (1); et cette exclamation eût suffi, je n'en doute pas, pour remuer tout le peuple de Paris. Il ne voulut pas la pousser. Mais que, cédant à un sentiment de mélancolie bien naturel, il se soit écrié : « S'il faut succomber, eh bien! mes amis, vous me verrez boire la ciguë avec calme », cela est certain. Non moins authentique est le cri de David : « Si tu bois la ciguë, je la boirai avec toi !» Et en prononçant ces paroles d'une voix émue, le peiutre immortel se jeta dans les bras de Maximilien et l'embrassa comme un frère (3). Le lendemain, il est vrai, on ne le vit pas se ranger parmi les hommes héroïques qui demandèrent & partager le sort du Juste immolé. Averti par Barère du résultat probable de la journée (3), il s’abstint de paraître à la Convention. On l'entendit môme, dans un moment de déplorable faiblesse, renier son ami et s’excuser d'une amitié qui l'honorait, en disant qu'il ne pouvait concevoir jusqu'à quel point ce malheureux l'avait trompé par ses vertus hypocrites (4). L'artiste effrayé s’exprimait ainsi sous la menace de l'échafaud. Mais ce ne fut là qu’une faiblesse momentanée, qu’une heure d’égarement et d'oubli. Jamais le culte de Maximilien ne s'effaça de sou cœur. Très-peu de temps après le 9 Thermidor, David s'exprimait en ces termes devant ses deux fils : « On vous dira que Robespierre était un scélérat; on vous le peindra .sous les couleurs les pltis odieuses : n’en croyez rien. Il viendra un jour où l’histoire lui rendra une éclatante justice (5). » Plus tard, pendant son exil, se trouvant un soir au théâtre de Bruxelles, il fut abordé par un Anglais

(1) XII* Pbilippiqo*.

(2) Vojei 11 CCI igard la dMaratioa de Goupilleau (de FoDtanajr) dans la stence da 13 tfaemiidor au soir (31 juillet I79t). Dafid niaaToir embrasai Robespierre; mais il aroua qu'il lui arail dit en effet ; ■ Si tu bois la cigni, je la boirai arec toi.» (Voy. le MomUur du 15 Ibermidor de l'an II [2 aoAt 1794].) Du jour, nn an après le 9 'Ibermidor, la député Lemoine vint présenter à la Conrention un sabre, dont on n'arait pas entendu parler jusque-lï, et qu'il prétendit avoir été fait pour Robespierre, sur les dessins de David. Ce sabre était de même forme que les sabres des éléves du camp dé Sablons, dont, prétendit Lemoine, Robespierre avait eu le projet de se fbrmer nne garde prétorienne. Ces stupides déclamations du temps n'ont pas besoin de commentaires. (Voir le Moniteur du 14 thermidor an III [!*' aoAt 1795].)

(3) Mémoires de Barère.

(4) Séance du 12 thermidor (30 juillet 1794), Vost'leurdu 15,

(5) Biographie de David, dans le Dtelionnairt tneyelopUiqu* de Philippe Le Bas.

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