LIVRE XV. — DAVID ET MAXISIIUEM
qui lui demanda la permission de lui serrer la main. Le grand peintre se montra très-flatté de cette marque d’admiration, qu’il crut tout d’abord due à la notoriété dont il jouissait, à son génie d’artiste; et, entre autres choses, il demanda à l’étranger s’il aimait les arts. — L'Anglais lui répondit : « Ce n’est pas à cause de votre talent que je désire vous serrer la main, mais bien parce que vous avez été l’ami de Robespierre. — Ah ! s’écria alors David, ce sera pour celui-lh comme pour Jésus-Christ, on lui élèvera des autels (I). b Jusqu’à la fin de sa vie l’illustre artiste persista dans les mêmes sentiments. Il revenait souvent sur ce sujet, comme s'il eût senti le besoin de protester contre un moment d’erreur qu’il se reprochait, a dit un de ses biographes. Peu de jours avant sa mort, l’ainé de ses fils, Jules David, l'éminent helléniste, lui dit : « Eh bien ! mon père, trente ans se sont écoulés depuis le 9 Thermidor, et la mémoire de Robespierre est toujours maudite. — Je vous le répète, répondit le peintre , c’était un vertueux citoyen. Le jour de la justice n’est pas encore venu; mais, soyez en certains, il viendra (2). » Est-il beaucoup d'hommes à qui de semblables témoignages puissent être rendus?
L’émotion ressentie par David fut partagée par toute l’assistance. Billaud-Varenne et Collot d’Herbois essayèrent en vain de se faire entendre, on refusa de les écouter. Depuis longtemps ils ne s’étaient guère montrés aux Jacobins ; leur présence au club ce soii^là parut étrange et suspecte. Conspués, poursuivis d’imprécations, ils se virent contraints de se retirer honteusement, et dès ce moment ils ne songèrent plus qu’à se venger (3).
Le silence se rétablit pour un instant à la voix de Couthon, dont la parole ardente et indignée causa une fermentation extraordinaire. Deux députés soupçonnés d’appartenir à la conjuration, Dubarran etDuval, furent ignominieusement chassés. Quelques hommes de tète et de cœur, l’agent national Payan, Dumas, Prosper Sijas Coffinbal, patriotes intègres qui lièrent volontairement leur destinée à celle de Maximilien , auraient voulu profiter de l’enthousiasme général pour frapper un grand coup. Ils pressèrent Robespierro d’agir, assure-t-on, de se porter sur les comités ; Robespierre de-
(1) Oavid a souTtot rteoDté lui-mtoie eatta ajieodoie à l'un de aes élèves lea pluaa « méi, N. de LafootaiDe, mort an mois de décembre 1860, h l’âge de quaire-vingt-sepi ans; elle m'a été transmise par M. Cainpardon, archiviste aux ércAiner de Tempirr*, ei, si je ne me trompe, proche parent de M. de Lafontaine.
(2) Biographie de David, uèi tvprà.
(3) Mous avons dit les regrets, les remords de Billaud«Varenne d'avoir agi de co> 1ère. Quelques instants avant cette scène, Collot d’Herbois s’était, dit-on, jeté aux genoux de Robespierre et ravail conjnréde se réconcilier avec les comités. Mais e’esi U une assertion qui ne repose sur aucune donnée certaine.
HISTUIRE UE ROBESPIERRE
nieui-a inflexible dans sa résolution de ne pas enfreindre la légalité. Il lui suffisait, pensait-il, de l'appui moral de la société pour résister victorieusement h ses ennemis, dernière illusion d’un coeur flétri pourtant déjà parla triste expérience de la méchanceté des hommes. Au lieu de s'entendre, de se concerter avec quelques amis pour la journée du lendemain, il se retira tranquillement chez son hôte. Ou se sépara aux cris de Vive la République! Périssent les Iraitres! Mais c’étaient là des cris impuissants. Il eût fallu, malgré Robespierre, se déclarer résolûment en permanence. Les Jacobins avaient sur la Convention, divisée comme elle l'était, l'avantage d'une majorité compacte et bien unie. Sans môme avoir besoin de recourir à la force, ils eussent, en demeurant en séance, exercé la plus favorable influence sur une foule de membres de l'Assemblée indécis jusqu'au dernier moment; les événements auraient pris une tout autre tournure, et la République eût été sauvée.
Tandis que Robespierre allait dormir son dernier sommeil, les conjurés, peu rassurés, se répandirent de tous côtés et déployèrent l’énergie du désespoir pour tourner contre Maximilien les esprits incertains, hésitants, ceux à qui leur conscience troublée semblait défendre de sacrifier l’intègre et austère tribun. De l’attitude de la droite dépendait le sort de la journée du lendemain, et dans la séance du 8 elle avait paru d’abord toute disposée en faveur de Robespierre. On vit alors, spectacle étrange, les Tallien, les Fouché , les Rovère , les Bourdon (de l’Oise) , les André Dumont , tous ces hommes dégouttants de sang et de rapines , se jeter comme des suppliants aux genoux des membres de cette partie de la Convention dont ils étaient haïs et méprisés. Ils promirent de fermer l'ère de la Terreur, eux qui dans leurs missions avaient commis mille excès, multiplié d’une si horrible manière les actes d’oppression, et demandé même mainte et mainte fois l’arrestation de ceux dont ils sollicitaient aujourd’hui le concours. A ces républicains équivoques, à ces Boyalistes déguisés, ils s’efforcèrent de persuader que la protection qui leur avait été jusqu’alors accordée par Maximilien n’était que passagère, que leur tour arriverait; et naturellement ils mirent sur le compte de Robespierre les exécutions qui s’étaient multipliées précisément depuis le jour où il avait cessé d’exercer aucune influence sur les affaires du gouvernement. Il y avait là un double mensonge auquel, pour de bonnes raisons, ni les uns ni les autres ne
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