LIVRE XV. — NUIT DU 8 AD 9 THERIIIDOR
croyaient. A deux reprises différentes, les gens de la droite repoussèrent dédaigneusement les avances intéressées de ces bi'avi de l'Assemblée ; la troisième fois ils cédèrent (1). La raison de ce brusque changement s'explique à merveille. Avec Robespierre triomphant, la Terreur pour la Terreur, cette Terreur dont il venait de signaler et de flétrir si éloquemment les excès, prenait fin ; mais les patriotes étaient protégés, mais la justice sévère continuait d'avoir l'œil sur • les ennemis du dedans et sur ceux du dehors, mais la Révolution n'était pas détournée de son cours, mais la République s’affermissait sur d'inébranlables bases. Au contraire, avec Robespierre vaincu, la Terreur pouvait également cesser, se retourner même contre les patriotes, comme cela arriva; mais la République était frappée au cœur, et la contre-révolution certaine d'avance de sa prochaine victoire. Voilà ce qu’à la dernière heure comprirent très-bien les Roissy d'Anglas, les Palasne-Champeaux, les Durand-Maillane, et tous ceux qu'effarouchaient la rigueur et l'austérité des principes républicains (2); et voilà comment fut conclue l'alliance monstrueuse des réactionnaires et des révolutionnaires dans le sens du crime.
Sur les exagérés de la Montagne la bande des conjurés agit par des arguments tout opposés. On peignit Robespierre sous les couleurs d'un modéré, on lui reprocha d'avoir protégé des royalistes, on rappela avec quelle persistance il avait défendu les signataires de la protestation contre le 31 mai, et cela eut un plein succès. Il n'y eut pas, a-t-on dit avec raison, une conjuration unique contre Robespierre ; la contre-révolution y entra en se couvrant de tous les masques. C'était son rôle ; et, suivant une appréciation consciencieuse et bien vraie, les ennemis personnels de Maximilien se rendirent les auxiliaires ou plutôt les jouets de l'aristocratie et ne crurent pas payer trop cher la défaite d'un seul homme par le deuil de leur pays (3).
Pour cette nuit du 8 au 9 Thermidor, comme pour la journée du 8, nous sommes bien obligé de nous en tenir presque entièrement aux renseignements fournis par les vainqueurs, la bouche ayant été à jamais fermée aux vaincus. Rien de dramatique, du reste, comme la séance du comité de Salut public dans cette nuit suprême. Les membres présents, Carnot, Robert Lindet , Prieur (de la Côte^’Or),
(1) Voyez VHitUrir$ d* la Contntio», par Durand-Maillane, p. 199.
(9) Buonaroti a prétendu, d'aprèa lei rérélations de quelquei-una des proacripteurs de Robespierre , que les idées sociales exprimées en direrses occasions par ce dernier n'araient pas pen contribué b grossir le nombre de ses ennemis. Voyez sa Notice sur Haximilien Robespierre.
(3) Choix d» rapfortt, opiaioat et dùcouri, t. IIV, p. 964. Paris, 1829.
Barère, Saint-Just, travaillaient silencieusement. Saint-Just rédigeait à la hftte son rapport pour le lendemain , « et ne témoignait ni inquiétude ni repos (1), » quand arrivèrent Billaud-Varenne, Collot d'Hcrbois et certains membres du comité de Sûreté générale. A la vue de GoUot d'Herbois, dont les traits bouleversés accusaient le trouble intérieur, Saint-JUst lui demanda froidement ce qu’il y avah de nouveau aux Jacobins. Sur quoi Collot d’Herbois, hors de lui, l’aurait traité de traître, de Iftche, etc. Puis Élie Lacoste, se levant furieux, se serait écrié que Robespierre, Couthon et Saint-Juiit étaient un triumvirat de fripons machinant contre la patrie. Que venait faire ici le sauvage rapporteur de l’affaire des chemises rouges? Et Barère, l’héroïque Barère, d’apostropher à son tour Robespierre, Couthon et Saint-Just. A l’en croire, il les aurait appelés des pygmées insolents. Maximilien, qui la veille encore jouissait , disait-il , d’une réputation patriotique méritée par cinq années de travaux et par ses principes imperturbables d’indépendance et de liberté, est devenu tout à coup du jour au lendemain un scélérat; le second n’est qu’un éclopé, le troisième un enfant. Robespierre et Couthon n’étaient pas là, notez bien. Oh! le beau courage, la noble conduite, — en admettant comme vraies les assertions des membres des anciens comités, — que de se mettre à trois, à quatre contre un enfant, à qui ils ont été obligés de rendre cette justice qu’au milieu de leurs vociférations il était resté calme et n’avait témoigné aucune inquiétude!
Cet enfant, dont l’assurance et le sang-froid annonçaient une conscience pure , les glaçait d’épouvante. — « Tu prépares notre acte d’accusation? » lui dit brusquement Collot d’Herbois. — Saint- Just pâlit-il à cette interrogation, comme l’ont prétendu ses meurtriers? C'est assez peu probable, puisqu’il leur offrit de leur donner, séance tenante, communication du discours qu’il préparait. Personne ae voulut y jeter les yeux (8). Saint-Just se remit à l’œuvre en promettant à ses collègues, s’il faut s’en rapporter à eux, de leur lire son discours le lendemain avant de le prononcer devant la Convention. Quand il eut achevé son travail, il prit part à la conversation comme si de rien n’était, jouant, paralt-il, l’étonnement de n’ètre pas dans la confidence des dangers dont il entendait parler, et se plaignant de ce que tous les cœurs étaient fermés. Ce fut alors qu’il ajouta qu’il ne
(1) Héponte du mmbret du deux aneiettt comités aux de Laureni le-
cointre, note 7^ p. 105.
(S) Quelques écriTiins ont raconté qne Collot d’Herbois t'éiaii porté sur Saint-Just à des violences noatérielles. 1] o*en est pas fait mention dans la narration des membrfs des anciens comités.