LITRE XV. — NUIT DU 8 AD 9 THERMIDOR
concevait pas cette manière prompte ^improviser la foudre k chaque instant, et que, au nom de la République, il conjura ses collègues de revenir k des idées et à des mesures plus justes. Cet aveu, que nous avons déjk relaté, venant des assassins de Robespierre, de Saint- Just et de Coutbon, est bien précieux k recueillir (1). Suivant Collot d'Herbois et ses amis, il est vrai , Saint-Just ne s'exprimait ainsi que pour les tenir en échec, paralyser leurs mesures et refroidir leur zèle; mais c’était si peu cela, qu'k cinq heures du matin il sortit, les laissant complètement maîtres du terrain.
On a quelquefois raconté que Lecointre était allé dans la nuit presser le comité de Salut public de faire arrêter le général de la garde nationale, le maire et l'agent national ; c'est une erreur. De son propre aveu, Lecointre s’en tint k quelques avis donnés k Lavicomterie, k la porte du comité de Sûreté générale, et k ce comité lui-mèmc (S). 11 ne parait pas non plus que Fréron et Cambon aient pénétré, comme on l'a dit, jusque dans l'intérieur du comité de Salut public, car la porte en était close pour tout le monde (3). Les conjurés du comité de Salut public pouvaient craindre, tant leur cause était mauvaise , que les autorités parisiennes ne se rangeassent du côté de Robespierre; mais à cette heure ils ne savaient rien encore des dispositions d'Hanriot, de Payan et de Fleuriot-LescoC S'ils mandèrent auprès d'eux le maire et l'agent national, ce fut pour sonder leurs intentions et non pas pour les tenir en charte privée, comme l'a déclaré plus tard Rillaud-Varenne (4).
Vers dix heures du matin, les comités de Sûreté générale et de Salut public, je veux dire les membres appartenant k la conjuration , se réunirent. Comme on délibérait sur la question de savoir si l'on ferait arrêter le général de la garde nationale, entra Couthon, qui prit avec chaleur la défense d'Hanriot. Une scène violente s'ensuivit entre lui et Carnot. « Je savais bien que tu étais le plus méchant des hommes, » dit-il à Carnot. — « Et toi le plus traître, » répondit celui-ci (S). Que Carnot ait agi méchamment dans cette journée du 9 Thermidor, c'est ce que malheureusement il est impossible de contester. Quant au reproche tombé de sa bouche, c’est une de ces niaiseries calomnieuses dont, hélas! les Thcrmido-
(1 ) Répotue âtt mtmiret det deux ancieut conilU aux imputaliout de Laurent Lerotntre, note 7 , p. 107.
(S) Lee Crimes des sept memirss des anciens comitis..., p. 18S.
(3) Déclaration de Fréron et de Cambon dans la séance du 13 fructidor an II (MoniùuT des 15 et 16 fructidor (isr et S septembre 1794).
(4) Séance du 13 fructidor an II, ubi suprà.
(5) Réponse aux imputations de Laurent Lecointre, note 7, p. 108.
HISTOIRE UE ROBESPIERRE
riens se sont montrés si prodigues à l'égard de leurs victimes.
Il était alors midi. En cet instant se présenta un huissier de la Convention, porteur d’une lettre de Saint-Just ainsi conçue : « L’injustice a fermé mon cœur, je vais l’ouvrir à la Convention (1). » Si nous devons ajouter foi au dire des membres des anciens comités, Couthon, s’emparant du billet, l’aurait déchiré, et Ruhl , un des membres du comité de Sûreté générale, indigné, se serait écrié : « Allons démasquer ces traîtres ou présenter nos têtes à la Convention (2) !» Ah! pauvre jouet des Fouché et des Tallien, vieux et sincère patriote, tu songeras douloureusement, mais trop tard, à cette heure d’aveuglement fatal, quand, victime à ton tour de la réaction , tu échapperas par le suicide à l’échafaud où toi-même tu contribuas à pousser les plus fermes défenseurs de la République!
Ce fut , sous tous les rapports, une triste et sombre journée que celle du 9 Thermidor an II, autrement dit 27 juillet 1794. Le temps, lourd, nuageux, semblait présager les orages qui allaient éclater. On eût dit qu’il se reflétait dans le cœur des membres de la Convention, tant au début de la séance la plupart des physionomies étaient chargées d’anxiété (3). Les conjurés seuls paraissaient tranquilles. Sûrs désormais des gens de la droite, lesquels, malgré leur estime pour Maximilien, s’étaient décidés à l’abandonner, sachant que, lui tombé, la République ne tarderait pas à tomber aussi (4), ils s’étaient arrêtés à un moyen sûr et commode, c’était de couper la parole à Robespierre, de l’assassiner purement et simplement: et en effet, la séance du 9 Thermidor ne fut pas autre chose qu'un guet-apens et
(t) Mpoiue aux imputaliom dt Lauriut Leeoinlre, note T, p. 108. Il j a une petite lariante au sujet de cette lettre dans la déclaration faits par Barère k la Conrention le 13 fructidor. D’après Barère, le billet de SaInt-Just était ainsi eonço : « Vous avei flétri mon caur... »
(S) Réponse OUI imputaliotu de Laurent Leeoinlre, nota T, p. 108.
(3j Voyez k ce sujet le compte rendu de la séance du 9 thermidor an lit dans le Moniteur du lé thermidor an III (1" aoflt 1795).
(4) • La droite, » dit arec raison M. Michelet, « Unit par comprendra que si elle aidait la Montagne k ruiner ce qui, dans la Montagne était la pierre de l'angle, l’édifice croulerait... » (T. VII, p. éS9.) Voilk qui est bien assurément , et tout k fait conforme k la rérité -, mais par quelle inconséquence H. Michelet a-t-il pu écrire un peu plus haut : « La droite pensait (aussi bien que l'Europe), qu’après tout il était homme d'ordre, nullement ennemi des prêtres, donc un homme de l’ancien régime. » (P. 451.1 Comment Robespierre pourait-il être k la fois l’honune de l'ancien régime et la pierre de l'angle de l’édifice républicain 1 II faudrait des rolumes pour relerer toutes les erreurs, les inconséquences et les contradictions de M. Michelet.