LIVRE XV. — RAPPORT DE BARÈRE
Cependant Barère paraît à la tribune et prononce un discours d’une modération étonnante, à côté des scènes qui venaient de se dérouler (1). Robespierre y est à peine nommé. Il y est dit seulement que les comités s’occuperont de réfuter avec soin les faits mis la veille à leur charge par Maximilien. En attendant, que propose Barère à l’Assemblée? D’adresser une proclamation au peuple français, d’abolir dans la garde nationale tout grade supérieur à celui de chef de légion et de confier à tour de rôle le commandement à chaijuc chef de légion, enfin de charger le maire de Paris, l’agent national et le commandant de service de veiller à la sûreté du la Représentation nationale. Ainsi *îi cette heure on ne suppose pas encore que Fleuriot-Lescot et Payan prendront parti pour un homme contre une Assemblée tout entière ; mais cet homme représentait la République, la démocratie, et de purs et sincères patriotes comme le maire et l’agent national de la commune de Paris ne pouvaient hésiter un instant. Quant îi la proclamation au peuple français, il y était surtout question du gouvernement révolutionnaire, objet de la haine des ennemis de la France et attaqué jusque dans le sein de la Convention nationale. De Robespierre pas un mot (2). Barère avait parlé au nom de la majorité de ses collègues, et la modération de ses paroles prouve combien peu les comités à cette heure se croyaient certains de la victoire.
Mais tant de ménagements ne convenaient guère aux membres les plus compromis. Le vieux "Vadier bondit comme un furieux à la tribune. Il commence par faire un crime à Maximilien d’avoir pris ou. ■ü'tement la défense de Chabot, de Bazirc, de Camille Desmoulins et de Danton, et de ne les avoir abandonnés qu’en s’apercevant que ses liaisons avec eux pouvaient le compromettre. Puis, après s’être vanté îi son tour d’avoir le premier démasqué Danton, il se flatte de faire connaître également Robespierre, et de le convaincre de tyrannie, non par des phrases, mais par des faits (3). Il revient encore sur l’arrestation du comité révolutionnaire de la section de VIndivUibilité, le plus pur de Paris, on sait comment. Cet infatigable pourvoyeur de l’échafaud, qui s’entendait si bien à recommander ses victimes à son cher Fouquier-Tinville, recommence ses
(t) On a dit qua Barère était arriré à la CunveDtion avec deux discours dans sa poche. Barère n’aTait pas besoin de cela. MerTeilleux improvisateur, il était également prêt h parler pour ou contre, selon l’évéoement. La manière dont U s’exprima prouve du reste qu’il était loin de s'attendre, au commencement de cette séance, è une issue fatale pour le collègue dont TavaDt' veille encore il avait, k la face de la République, célébré le patriotisme.
(S) Voyez cette proclamation dans le Moniteur du 11 thermidor juillet l*9é).
(3) Procès-verbal de Charles Duval, p. 15.
HISTOIRE HE ROBESPIERRE
plaisanlnrios de la veille au sujet de l’affaire Catherine Théot, et, comme pris de la nostalgie du sang, il impute à crime h Maximilien d’avoir couvert de sa protection les illuminés et soustrait à la guillotine son ex-collègue dom Gerle et la malheureuse Catherine (1). 11 SC plaint ensuite de l’espionnage organisé contre certains députés (les Fouché, les Bourdon (de l’Oise), les Tallien), comme si cela avait été du fait particulier de Robespierre, et il prétend que, pouf sa part, on avait attaché à ses pas le citoyen Taschereau, qui se montrait pour lui d’une complaisance rare, et qui, sachant par cœur les discours de Robespierre, les lui récitait sans cesse (2).
Ennuyé de ce bavardage, Tallidn demande la parole pour ramener la discussion îi son vrai point.» Je saurai bien l’y ramener, «s’écrie Robespierre. Mais la horde recommence ses cris sauvages et l’empêche d’articuler une parole. Tallien a libre carrière, et la seule base de l’accusation de tyrannie dirigée contre Robespierre, c’est aussi, de .son propre aveu, le discours prononcé par Maximilien dans la dernière séance ; il ne trouve qu’un seul fait à articuler à sa charge, c’est toujours l’arrestation du fameux comité révolutionnaire de la section de Vlndivmbilité. Seulement, Tallien l’accuse d’avoir calomnié les comités sauveurs do la patrie; il insinue hypocritement que les actes d’oppression particuliers dont on s’était plaint avaient eu lieu pendant le temps où Robespierre avait été chargé d’administrer le bureau de police générale momentanément établi au comité de Salut public. — Le mandat d’arrêt de Thérézia Cabarrus, la maîtresse de Tallien, était parti de ce bureau. — « C’est faux, je... interrompt Maximilien; un tonnerre de murmures couvre sa voix. Sans se déconcerter, toujours froid et calme, il arrête un moment ses yeux sur les membres les plus ardents delà Montagne, sur ceux dont il n’avait jamais suspecté les intentions, comme pour lire dans leurs pensées si en elTet ils sont complices de l’abominable machination dont il se trouve victime. Les uns, saisis de remords ou de pitié, n’osent soutenir ce loyal regard et détournent la tête; les autres, égarés par un aveuglemenlfatal, demeurent immobiles. Lui, dominant le tumulte, et s'adressant à tous les côtés de l’Assemblée (3) : « C’est ii vous, hommes
(1) Procùs-verbal de Charles Duval, p. i6, et Monileur du 11 iliermidor (29 juil> let 1794).
(2) VonUeur du 11 tbcmiidor.
(3) Et non pas à la droite seulement, comme le prétend M. Michelet, i. VII, p.
• La niasse de la Convention est pure, elle m’entendra,» avait-il dit à Duplay au moment de partir^ Il ne pouvait s'attendre à (irc abandonué de tout ce qui restait demem* bresdela Montagne h la Convention. Voyez, au surplus, le compte rendu de cette séance dans l'Histoire parlementaire, t. \XX1V, p. 33.