LIVRE XV. — CRI DE C.\RMER (DE l'AUBE
purs, que je m’adresse, et non pas aux brigands... »Si en ce moment une voix, une seule voix d’honnête homme, celle de Romine ou de Cambon, efit répondu à cet appel, on aurait vu, je n’en doute pas, la partie saine de la Convention se rallier ii Robespierre; mais nul ne bouge, et la bande enhardie recommence de plus belle son effroyable vacarme. Alors, cédant îi un mouvement d’indignation, Robespierre s’écrie d’une voix tonnante : « Pour la dernière fois, président d’assassins, je te demande la parole (t)... Accorde-la-moi, ou décrète que tu veux m’assassiner (2). » L’assassinat, telle devait être en effet la dernière raison thermidorienne.
Au milieu des vociférations de la bande, Collot d’Herbois quitte le fauteuil, où le remplace Thuriot. A Maximilien s’épuisant en efforts pour obtenir la parole, le futur magistrat impérial’ répond ironiquement ; « Tu ne l’auras qu’ù ton tour » ; flétrissant îi jamais sa mémoire par cette lèche complicité dans le guet-apens de Thermidor.
Comme Robespierre, brisé par cette lutte inégale, essayait encore, d’une voix qui s’éteignait, de se faire entendre : « Le sang de Danton t’étouffé! » lui cria un Montagnard obscur, Garnier (de l’Aube), compatriote de l’ancien tribun des Cordeliers. A cetteapostrophe inattendue, Maximilien, j’imagine, dut comprendre son immense faute d’avoir abandonné celui que tant de fois il avait couvert de sa protection. « C’est donc Danton que vous voulez venger, » dit-il (3), et il ajouta, — réponse écrasante! — « Lèches, pourquoi ne l’avezvous pas défendu? (4) » C’eût été en effet dans la séance du H germinal que Garnier (de l’Aube) aurait dû prendre la parole; en se dévouant alors à une amitié illustre, il se fût honoré par un acte de courage, au lieu de s’avilir par une lèeheté inutile. On aurait tort
(t) Histoire parlementaire, t. XXXIV, p. .33. — Le Moniteur s’est bien gardé de reproduire ccue ciclumalion. Il se contente de dire que « Robespierre apostrophe le président et TAsseniblée dans les termes les plus injurieux. » (Jfontleurdu H thermidor.) — Le Mercure universel, uuniéro du 10 thermidor, rapporte ainsi l'exclamation de Robespierre : « Vous n'accordez la parole qu'a mes assassins... » — M. Michelet, qui chevauche de fantaisie en fantaisie, nous montre Robespierre menaçant du poing le président. Si, en effet, Maximilien se fût laissé aller h cet emportement de geste, les Thermidoriens n'eussent pas manqué de .constater le fait dans leur compte rendu, et ils n'en ont rien dit. M. Michelet écrit trop d'après son inépuisabie imagination.
(î) Ces derniers mots ne se trouvent pas dans le compte rendu thermidorien. Nous les empruntons a la narration très-délaillée que nous a laissée Levasseur (de la Sarthe) des événements de Thermidor. (Mémoires, t. III, p. 116.) Levasseur, il est vrai, était en mission aiors, mais il a écrit d'après des renseignements précis, et sa version a le mérite d'étre plus désintéressée que celle des assassins de Robespierre;
(3) Histoire parlementaire, uHsuprà.
(4) Mémoires de Levasseur, t. III, p. 117.
HISTOIRE DE ROUESPIERRE
de conclure de là que la mort de Danton fut une des causes efl’identes du 9 Thermidor; les principaux amis du puissant révolutionnaire jouèrent dans cette journée un rôle tout à fait passif. Quant aux principaux auteurs du guet-apens, ils se soudaient si peu de venger cette grande victime que plus d’un mois plus lard Bourdon (de l'Oise) , qui pourtant passe généralement pour dantoniste et qui se vanta un jour eu pleine Convention d’avoir combiné la mort de Itoà«;)ieiTe (1) , traitait encore Maximilien de complice de Danton et se plaignait très-vivement qu’on eût fait sortir de prison une créature et un agent de ce dernier, le greffier Fabricius (2).
Cependant personne n’osait conclure. Tout à coup une voix in- ■ connue ; « Je demande le décret d’arrestation contre Robespierre. » C’était celle du montagnard Louchet, député de l’Aveyron. A cette motion l’Assemblée hésite, comme frappée de stupeur. Quelques applaudissements isolés éclatent pourtant. «Aux voix, aux voix ! Ma motion est appuyée, » s’écrie alors Louchet (3). Un Montagnard non moins obscur et non moins terroriste, le représentant Lozeau, député de la Charente-Inférieure, renchérit sur cette motion , et réclame, lui, un décret d’accusation contre Robespierre ; cette nouvelle proposition est également appuyée.
A tant de lâchetés et d’infamies il fallait cependant un contraste. Voici l’heure des dévouements sublimes. Un jeune homme se lève, et réclame la parole en promenant sur celle Assemblée en démence 'un clair et tranquille regard. C’est Augustin Robespierre (1). On fait silence. « Je suis aussi coupable que mon frère, » s’écrie-l-il ; je partage ses vertus, je veux partager son sort. Je demande aussi le décret d’accusation contre moi. » Une indéfinissable émotion s’empare d’un certain nombre de membres, et sur leurs visages émus on peut lire la pitié dont ils sont saisis. Ce jeune homme, en effet, c’était un des vainqueurs de Toulon ; commissaire de la Convention, il avait délivré de l’oppression les départements de la Haute-Saône et du Doubs, il y avait fait bénir le nom de la République, et l’on
(1) Séance du IStendémiaire an 111 (30 octobre 1794). Vo;. le Moniteur du 14 ven* démiairc.
(îi Séance du 13 fructidor an II (30 août 1794). Toy. le Uunileur du 16 fructidor (i septembre).
(3) Un des plus violents terroristes de l'Assemblée, Louchet, demanda après Thermidor le maintien de la Terreur, qu'il crut consolider en abattant Robc8]<ierre. Digne protégé de Harère et de Fouché, le républicain Louchet devint par la suite receveur général du département de la Somme, emploi assez lucratif, comme on sait, et qu'il occupa jusqu'en 1814. Il mourut, dit-on, du cbagriu de l'avoir perdu, laissant une fortune considérable. Le pauvre homme !
(4) Robespierre jeune était alors âgé de 31 ans, étant né le 21 janvier 1763.
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