LIVRE XV. — LA DERRIÈRE CHARRETTE
cile d'imaginer un général en chef escoiianl de sa personne une voiture de condamnés, Hanriot avait à celle heure bien autre chose à faire. Il avait même expédié l’ordre à toute la gendarmerie des tribunaux de se rendre sur la place de la maison commune, et les voilures contenant les condamnés furent abafidonnées en route par les gendarmes d’escorte, assure un historien royaliste (t); si donc elles parvinrent à leur funèbre destination, ce fut parce que la foule dont les rues étaient encombrées le voulut bien. Il était plus de cinq heures quand les sinistres charrettes avaient quitté le Palais de justice (2), or, il cette heure les conjurés étaient vainqueurs à la Convention, et rien n’était plus facile aux comités, s’ils avaientété réellement animés de l’esprit de modération dont ils se sont targués depuis, d’empêcher l’exécution et de suspendre au moins pour un jour celte Terreur dont la veille Robespierre avait dénoncé les excès; mais ils n’y songèrent pas un instant, tellement peu ils avaient l’idée de briser l’échafaud. La dernière charrette ! quelle mystification ! Ah ! bien souvent encore il portera sa proie à la guillotine, le hideux tombereau ! Seulement ce ne seront plus des ennemis de la Révolution, ce seront des patriotes coupables d’avoir trop aimé la République que plus d’une fois la réaction jettera en pilture au bourreau.
Une chose rendait incertaine la victoire des conjurés malgré la force énorme que leur donnait l’appui légal de la Convention, c’était l'amitié bien connue du général Hanriot pour Robespierre. Aussi s’était-on empressé de le décréter d’arrestation un des premiers. Si la force armée parisienne demeurait fidèle à son chef, la cause de la justice l’emportait infailliblement. Malheureusement la division se mit dès la première heure dans la garde nationale et dans l’armée de Paris, en dépit des ett'orts d’Hanriot. On a beaucoup récriminé contre cet infortuné général ; per.sonne n’a été plus que lui victime de l’injustice et de la calomnie. Tous les partis semblent s’être donné le mot pour le sacrifier (3), et personne avant nous n'avait songé à fouiller un peu profondément dans la vie de cet
(1) Toulongeon, t. II, p. 512.
(2) Lettre de Dumesoil, connnandaDt la geDdarmerie des, tribunaux, h la ConTention, en date du 12 thermidor (30 juillet 1T9A). Voj. eetie lettre sous le numéro XXXI , à la suite dn rapport de Courtois sur les érénenients du 9 Thermidor, p. 182.
(3) H. Uicbeleten fait un irrogne et un bn^xacbe (//ùlotre d< la Aécolulton, t. VII, p. 467). Voilà qui est bientit dit ; mais où cet historien a-t-il puis4 ses renseignements’ Eridemment dans les écrits calomnieux émanés du parti thermido-girundin. Quelle étrange idée H. Hicbelet s’est-il donc faite des hommes de la Révolution, de croire qu'ils avaient investi dn commandement général de l'armée parisienne • un ivrogne et un bravacbe >? Voilà, il faut l'avouer, une hütoire singulièrtmenl républicaiiu.
homme pour le pr/rsenter sous son vrai jour. 11 est temps d’en finir avec cette ivresse légendaire dont on l'a gratifié et qui vaut le fameux verre de sang de M"' île Sombreuil (1). Peut-être Hanriot manqua-t-il du coup d’œil, de la promptitude d’esprit, de la décision , en un mot des qualités d’un grand militaire, qui eussent été nécessaires dans une pareille journée, mais le dévouement ne lui fil pas un instant défaut.
A la nouvelle de l’arrestation des cinq députés il monta rôsoliiraent à cheval avec ses aides de camp, prit les ordres de la commune, fit appel au patriotisme des canonniers, convoqua la pre- , mière légion tout entière, et quatre cents hommes de chacune des autres légions, donna l’ordre à toute la gendarmerie de se porter à la maison commune, prescrivit à la commission des poudres et de l’Arsenal de ne rien délivrer sans l’ordre exprès du maire ou du con-
(t) J’ai lu avec la plus scrupuleuse attention toutes les pièces oRicielles et officieuses sur le 9 Thermidor, les procès-verbaux et rapports des sections, les rapports des gen* darmes, officiers et autres fonctionnaires ou simples citoyens ; il est beaucoup question dilanriot, nulle part de sa prétendue ivresse. Les auteurs de 17/tifoire porfementatre, tout en reconnaissant son extrême sobriété, ont écriti sur des renseignements donnés par det gens qui l'onl connu, qu’Ilauriot « ayant voulu boire un petit verre d’eau-de> vie pour s’exciter, cela avait suffi pour l'enivrer. » (Yoy. t. XXXIV, p. 41). On nous permettra de uous étouner que des écrivains aussi sérieux que les auteurs de rtfûfoîre parlementaire aient accepté, un peu légèrement, des renseignements dont ils n’indi* quent pas la source. L’ivresse d’Hanriot n’est qu'une invention royaliste destinée k jeter le ridicule et le mépris sur ce sincère patriote qui, durant quatorie mois, eut l'honneur de commander la force armée parisienne. On doit même être surpris que les Thermidoriens n'y aient pas songé tout d'abord, eux qui ont poussé la calomnie k l’égard d'Hanriol jusqu'k en faire «un domestique chassé pour infidélité par ses maîtres». (Voy. Courtois. Bapport sur les événements du 9 Thermidor, p. 60.) Ces coquins d’odI reculé devant rien. Près d'un an après le 9 Thermidor, un huissier de la Convention, nommé Courvot, écrivit k Courtois pour lui dire qu’ayant été chargé d'aller porter au maire et à l'agent national l'ordre qui les mandait k la Convention, il avait été apostrophé par Hanriot , au moment où il demandait un reçu. « On n’en donne pas dans un moment comme celui-ci , » aurait dit le général qui , après l’avoir fait arrêter d’abord, l’avait ensuite renvoyé en lui disant : a N'oublic pas de dire k Robespierre qu’il soit ferme. » (Nota qu’il étoit déjà ivre), ajoute l’huissier Courvol. (Pièce XXXV, k la suite du rapport sur les événements de Thermidor.) Or, l’année précédente, alors qu’on n’avait pas encore inventé l'ivresse d'Haiiriot, le 9 Thermidor, k cinq heures après midi, le même huissier Courvol faisait la déclaration suivante : « En portant deux décrets de la Convention nationale, l’un au maire de Paris, et l'autre k l’agent national, un aide de camp m'entendant demander un reçu au maire, — il ne s’agit pas d’Ranriot, comme on voit ~ me répond en me serrant la main : « Va, mon camarade, dans un jour comme celui-ci on ne donne pas de reçu ; dis hardiment k la Convention qo’elle soit tranquille, que nous saurons bien la maintenir, et dis k Robespierre qu'il soit tranquille et qu’il n’ait pas peur. Tu m’entends bien 1 Va, mon camarade, va! » (Pièce XIX, k la suite du Rapport de Courtois sur les évéuements de Thermidor, p. 114.)
Cet imbécile de Courtois, qui a cité les deux pièces, s'est imaginé qu'on ne relèverait pas un jour la contradiction.