LIVRE XV
LE GENDARME HERDA
mune. Restait à trouver l'assassin. La chose n'ctait pas difficile, il se rencontre toujours quelque coupe-jarret prêt à tuer un homme moyennant salaire. Or, frapper Robespierre en cette occurrence pouvait être une occasion de fortune. Il y avait justement parmi les gendarmes de la troupe conduite par Léonard Rourdon un jeune drôle du nom deMerda (1), qui ne demanda pas mieux que de saisir cette occasion. Il avait à peine vingt ans.
Ce fut, à n’en point douter, Léonard Bourdon qui arma son bras, jamais il n’eût osé prendre sur lui d’assassiner Robespierre sans l’ordre exprès d’un membre de la Convention. Intrigant méprisé, suivant la propre expression de Maximilien, complice oublié d’Hébert, Léonard Bourdon était ce député à qui Robespierre avait, on s’en souvient peut-être, reproché d’avilir la Représentation nationale par des formes indécentes. Comme Fouché, comme Tallièn, comme Rovère, il haïssait dans Robespierre la vertu rigide et le patriotisme sans tache. Il fit, c’est très-probable, miroiter aux yeux du gendarme tous les avantages, toutes les faveurs dont le comblerait la Convention s’il la débarrassait de l’homme qui k cette heure encore contrc-balançait son autorité. La fortune au prix du sang du Juste? Merda n’hésita point.
Pai-venu- avec son gendarme h la porte de la salle où siégeait le conseil général (2), laquelle s’ouvrait à tout venant, Léonard Bourdon lui désigna du doigt Maximilien assis dans un fauteuil et se présentant de profil, la partie droite du corps tournée vers la place de Grève. Du couloir où se tenait l'assassin à la place ou était la victime, il pouvait y avoir trois ou quatre mètres au plus. Armé d'un pistolet, Merda étendit brusquement le bras et fit feu, avant que personne eût pu prévenir son mouvement (3). Nous avons
(1) Tel était son véritable nom, que par euphémisme il changea en celui de Méda. Il avait un frère qui mourut chef de bataillon et qui garda toujours son nom patronymique, sous lequel fut liquidée la pension de sa veuve. (Renseignements fournis par le ministère de la guerre.)
(2) a Ce brave gendarme ne m'a pas quitté, » avoua Léonard Bourdon quelques instants après, en présentant l'assassin h la Convention nationale. (Yoy. le Moniteur du 12 thermidor (30 juillet 179A).
(3) De l'assassinat commis par lui Merda a laissé une relation où, sauf le coup de pistolet, tout estfaux. Beaucoup d'écrivains se sont laissé prendre h cette relation ai grossièrement mensongère ; mais noua ne comprenons pas comment M. Michelet apu baser so récittout entier sur une œuvre qui n'est, d'un boutàl'autre, qu'un tissu d'inexactitudes, d'invraisemblances et d'inepties. (Voy. Bûloire de la Aéuolulion, t. VII, liv. XXI, ch. IX.) Merda prétend qu'il s'élanqa sur Robespierre et qu'il lui présenta la pointe de son sabre sur le cœur, en lui disant : « Rends-toi, traître ! etc. u Comment les amis dévoués qui entouraient Maximilien eussent-ils laissé pénétrer jusqu'h lui ce polisson de dix-neuf ans. Dans son récit, publié longtemps après les événements, Merda ra-
dit comment Robespierre s'afTaisa en éclaboussant de son sang la feuille de papier contenant l’appel à la section des Piques. La question a été longtemps débattue de savoir si Maximilien avait été réellement assassiné, ou s’il y avait eu de sa part tentative de suicide. Le doute ne saurait être cependant un seul instant permis. Pourquoi d’abord Robespierre aurait-il eu l’idée de recourir à ce moyen extrême quand tout paraissait sourire à sa cause, et que, tardivement, il s’était décidé à en appeler lui-même au peuple des décrets de la Convention ? 11 aurait au moins fallu, pour le porter à cet acte de désespoir, que l’irruption de la horde conventionnelle eût précédé le coup de pistolet de Merda, et nous avons vu par un documententiérement inédit et tout à fait désintéressé (le rapport des employés au secrétariat) que c’était tout le contraire qui avait eu lieu. Le simple examen de la blessure suffit d’ailleurs pour détruire tout à fait l’hypothfcse du suicide. En effet, le projectile, dirigé de haut en bas, avait déchiré la joue à un pouce environ de la commissure des lèvres, et, pénétrant de gauche ii droite, il avait brisé une partie de la milchoire inférieure (1). Or, peut-on imaginer un homme qui , voulant se tuer, se tirerait un coup de pistolet de gauche h droite et de haut en bas? C’est tout simplement impossible ; tandis qu’au contraire le coup s’explique tout naturellement par la position de l’assassin tirant debout sur Maximilien assis et présentant son profil gauche.
Ala nouvelledu meurtre de Robespierre, lesThermidorienséprouvérent une joie indicible; cependant, malgré leur cynisme et leur effronterie, ils ne lardèrent pas à comprendre eux-mêmes tout l’odieux qui rejaillirait sur eux de ce lâche assassinat, et après que le président de la Convention (c’était Gharlier) eut, au milieu des applaudissements, donné l’accolade à celui qu’on présenlahaulementà l’Assemblée comme le meurtrier de Maximilien, on s’efforça de faire croire à un suicide. Voilà pourquoi Barère, affectant d’oublier l’enthousiasme produit la veille par l’apparition de l’assassin, se contenta de dire dans son rapport du 10 : » Robespierre aîné s’est frappé. » Voila pourquoi, un an plus lard. Courtois, dans son rapport sur les événements du 9 Thermidor, assurait, sur le té-
fDQte qu'ajant foaillé Robespierre, il trouta sur lui pour plus de dix mille francs de bonnes valeurs... On voit qu’on ne pouvait mentir plus bêtement ni avec plus d'impudence que le lâche et misérable assassin. Sa relation a été précieusement recneillie et publiée par MM. Barrière et Berville dans leur collection des Mémoires relatifs â la Révolution française.
(1) Rapport des officiers de santé sur les pansements des blessures de Robespierre aîné. (Pièce X\XVI1, p. 30:2, è la suite du rapport de Courtois sur les événemenu du 9 Thermidor.)
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