LIVRE XV. — LONGUE AGONIE DE MAXIMILIEN
ses troupes, rue Saint-Uonoi-ë, pi-ès de celle des Poulies, à Paris (1). Pas une plainte ne s'échappa de sa bouche; les mouvements spasmodiques de son visage dénotèrent seuls l’étendue de ses souffrances. Ajoutez à la douleur physique les outrages prodigués è la x-ictime par des misérables sans conscience et sans cœur, et vous aurez une idée du long martyre héroïquement supporté par ce grand citoyen. « Votre Majesté souffre, » lui disàit l’un ; et un autre : « Eh bien, il me semble que tu as perdu la parole (2). » Certaines personnes cependant furent indignées de tant de lâcheté et se sentirent prises de compassion, lin des assistants lui donna, faute de linge, un peu de papier blanc pour remplacer le sac dont il se servait, et qui était tout imbibé de sang (3). Un employé du comité, le voyant se soulever avec effort pour dénouer sa jarretière, s’empressa de lui prêter aide. « Je vous remercie, monsieur », lui dit Robespierre d’une voix douce (4). Mais ces témoignages d’intérêt et d’humanité étaient à l’état d’exception.
Saint-Just et Dumas se trouvaient là. Quand on les avait amenés, quelques-uns des conjurés, s’adressant aux personnes qui entouraient Robespierre , s’étaient écriés ironiquement : « Retirez-vous donc, qu'ils voient leur roi dormir sur une table comme un homme (S). » A lavue de son ami étendu à demi mort, Sainl-Justne put contenir son émotion ; le gonflement de scs yeux rougis révéla l’amertume de son chagrin (6). Impassible devant l’outrage, il se contenta d’opposer aux insulteurs le mépris et le dédain. On l’entendit seulement murmurer, en contemplant le tableau des Droits
(1] Les Thermidoriens, qui ont voulu tsire croire an suicide, se sont imaginé avoir ironvélk nn appui k leur thèse. Courtois , après avoir montré dans son rapport sur le.v événements dn 9 Thermidor te gendarme Merda manquatil Robespierre, représente celuici « tenant dans ses mains te sac de son pistolet , qui rappeloit k ses jeux , par l'adresse du marchand qui l’avoit vendu, et dont t'enseigne étolt Au Grand Monarque, te terme qu'avoit choisi son ambition » (p. 73]. Honnête Courtois ! — Sur le revers de ce sac on pouvait lire le nom du propriétaire, M. Archier. Il est fort probable que c'est un citojen de ce nom, peut-être l'ancien député des Bouehes-du-Rhéne k la Législative , qui, ému de pitié , aura, k défaut de linge, donné ce sac k ta victime.
(S) Faite recueillie aux demiere tasfaiM de Kobeepierre et de ea faction , du 9 au 10 thermidor (uM euprà). — Voy. aussi , au sujet des mauvais traitements infligés au géant tombé, tes notes relatives k Maximilien Robespierre lorsqu'il fut apporté au comité de Salut public, pièce XLI , p. 215 , k la suite du rapport de Courtois.
(3) Notes relatives k Maximilien Robespierre, ubi euprà.
(é) Nous empruntons ce trait k H. Michelet, k qui il fut raconté par te général Petiet , lequel le tenait de l'employé remercié par Robespierre. {Bietoire de ta Béoolulion, t. VII,p. 5U.)
(5) Faite recueillie aux demiere inetane de Robeepiarre et de ta faction.
(6) Ibid.
HISTOIHE DE ROBESPIERRE
de l’homme, suspendu à la muraille : «C’est pourtant moi qui ai fait cela (t)! » Ses amis et lui tombaient par la plus révoltante violation de ces Droits, désormais anéantis, hélas!
Vers cinq heures du matin, les assassins, craignant que leur victime n’eût pas la force de supporter le trajet de l’échafaud, firent panser sa blessure par deux chirurgiens. Elie Lacoste leur dit : « Pansez bien Robespierrfe, pour le mettre en état d’être puni (2). » Pendant ce pansement, qui fut long et douloureux, Maximilien ne dit pas un mot, ne proféra pas une plainte. Cependant quelques misérables continuaient de l'outrager. Quand on lui noua au-dessus du front le bandeau destiné à assujettir sa mâchoire brisée , une voix s’écria : « Voilà qu’on met le diadème à Sa Majesté » Et une autre : « Le voilà coiffé comme une religieuse (3). » Il regarda seulement les opérateurs et les personnes présentes avec une fermeté de regard qui indiquait la tranquillité de sa conscience et le mettait fort au-dessus des lâches dont il avait à subir les insultes (4). On ne put surprendre chez lui un moment de défaillance. Ses meu> triers eux-mémes, tout en le calomniant , ont été obligés d’attester son courage et sa résignation (5).
Le pansement terminé, on le recoucha sur la table, en ayant soin de remettre sous sa tête la boîte de sapin qui lui avait servi d’oreiller, « en attendant », dit un des plaisants de la bande, « qu’il aille faire un tour à la petite fenêtre (6). » Le comité de Salut public ne tarda pas à l’envoyer à la Conciergerie avec Couthon et l’officier municipal Gobeau, que le juge de paix Bucquet venait de ramener de l’Hûtel-Dieu. Ce magistrat fut chargé de faire toutes les réquisitions nécessaires poui’ que les proscrits fussent conduits sous bonne et sûre garde, tant on redoutait encore une intervention du peuple en faveur des vaincus (7). Le comité chargea de plus les chirurgiens qui avaient pansé Maximilien de l’accompagner à la prison, et de ne le quillerqu’après l’avoir remis entre les mains des officiers de santé
(1) Noies rclBtiïes à Maximilien Robespierre, u6» tuprà.
(2) Faitt recueillit aux derniert iiulant de Robespierre et de ta faction.
(3) Ibid.
(4) Rapport des officiers de santé Vergei et Martigues (pièce SXXVI , à la snite du rapport de Courtois), et Notes relatives k Maximilien, ubi tuprà.
(5) Notes relatives à Maximilien Robespierre, uèt tuprà.
(6) Fails recueillis aux derniers instant de Robespierre et de ta faction.
(7) H Le comité de Saint public arrête que sur-le-champ Robespierre, Couthon et Goubault seront transférés h la Conciergerie , sous bonne et sûre garde. Le citoyen J.-A. Bucquet, juge de paix de la section de la Citi , est chargé de l'exécution du présent arrêté, et de faire toutes les réquisitions nécessaires h ce sujet. Le 10 thermidor, B. Barère, Billand-Varcnne a (Pièce de la collection Beuchot.)
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